Un bossu chez les sotrées

(Conte)

Il y a bien longtemps, le château de Beauregard fut rasé par l’envahisseur. Un merveilleux trésor de pièces d’or, de joyaux et de pierreries fut caché dans les souterrains juste avant la fuite. Situé en plein coeur de la forêt, seuls de rares promeneurs y allaient encore.
On disait, le soir, à la veillée, qu’il se passerait de curieuses choses dans ses ruines à la nuit tombée ; que l’on y entendrait des sons étranges, un peu comme une musique lointaine mêlée au souffle du vent ; que l’on y verrait des lueurs dansantes.
En fait, peu après la grande bataille, les sotrées se faufilèrent entre les poutres noircies par l’incendie. Ils trouvèrent le chemin secret qui menait sous terre et s’approprièrent les lieux. Les petits lutins au chapeau pointu firent quelques aménagements indispensables. Des souches d’arbres coupés devinrent des tables, de gros ceps des sièges. Ils retirèrent du coffre plats, timbales et gobelets d’or et de vermeille.
A la nuit tombée, ils sortent de leur cachette. Pendant que certains vont cueillir les baies sauvages et les petits fruits – mûres juteuses, framboises parfumées, fraises sucrées, noisettes et noix croquantes – qu’ils dégustent lors de somptueux banquets ; d’autres s’en vont chez les hommes. Ceux qui se soucient d’eux prennent soin de leur laisser une coupelle de lait crémeux dont ils sont friands, accompagnée parfois d’une gourmandise – un œuf pondu le jour-même, une petite part de tarte ou de gâteau. Dans ce cas-là, ils ont à coeur de se rendre utiles, rendant maints menus services aux habitants de la maisonnée. Ils traient les vaches, filent la quenouille, bercent les nouveaux-nés pour les endormir, et tant de choses encore. En revanche, envers ceux qui les ignorent, ils sont sans pitié et ne leur jouent que des mauvais tours. Leur imagination est des plus fertiles. Ils emmêlent les cheveux des petits, font tourner le lait, cachent les petits objets du quotidien…
L’un de ces petits êtres était bossu. Pourquoi ? Comment ? Nul ne le sait. La magie s’était mal opérée, voilà tout. Il était d’une grande douceur et d’une grande amabilité, toujours prêt à rendre service. Les farces et les mauvais tours, lui n’en faisait pas. Autant dire que les autres ne le voyaient pas d’un bon œil. Ils n’hésitaient pas à le charger de toutes les corvées dont personne ne voulait. Il ramassait les brindilles et les petits fagots en prévision des froides journées d’hiver. Il récoltait consciencieusement, à l’aube, quand tous allaient se coucher, les premières gouttes de rosée déposées par la nuit au coeur des fleurs et sur les feuilles tendres des arbrisseaux. Il glanait en bordure des champs les épis de blé oubliés par les hommes et les baies tombées du sureau dont il faisait un excellent sirop. C’était lui aussi qui recueillait les oisillons tombés du nid et qui soignait patiemment les petits animaux malades.
Les fées qui vivaient dans la clairière voisine connaissaient son bon coeur. Chacune l’estimait.
Il advint qu’une nuit, pendant la ronde, l’une d’elle trébucha, se tordit la cheville. Où demander de l’aide ? Le petit bossu vint à passer, sifflotant gaiement à la manière des oiseaux, son petit panier d’herbes tressées au bras. Il prit son mouchoir, alla le tremper dans les eaux vives et claires du ruisseau, cueillit quelques fleurs repérées à la hâte. Il retourna ensuite auprès d’elle, apposa un peu de la sève de l’arnica sur la cheville blessée, compléta le pansement à l’aide du linge humide. Pour la fée, le soulagement fut immédiat, qui put rester assise sur une fleur de millepertuis, à regarder danser les autres.
Le lendemain, elles en parlaient encore. Comment remercier le sotrée pour son aide providentielle et si désintéressée ? L’une d’elle émit l’idée de lui offrir un autre petit mouchoir du tissu le plus fin, le plus délicat que l’on puisse imaginer ; une autre proposa de lui faire goûter le nectar qu’elle préparait si bien… On fit le tour sans retenir aucune suggestion. La plus timide murmura alors : « la bosse ». On mit quelques temps à réagir, puis l’on se réjouit et l’on dansa encore dns l’herbe et sur les mousses. A la nuit, avant de se quitter, elles élaborèrent un plan.
Le lendemain matin, au lieu de faire des arabesques dans les premiers rayons du soleil, chacune partit dans une direction différente à la rencontre du petit bossu. Le remède était simple ; encore fallait-il trouver le sotrée. Les animaux de la forêt les y aidèrent. C’est un écureuil qui le découvrit, occupé à ramasser des myrtilles rondes et luisantes. La fée la plus proche était aussi la plus ancienne, la plus puissante. Elle posa sa main sur son front sans qu’il ait eu le temps de l’apercevoir. IL tomba aussitôt dans un profond sommeil. Dans un murmure, d’une formule magique, la bosse disgracieuse fut sommée de disparaître, et c’est ce qu’elle fit.
A son réveil, le petit sotrée, tout étourdi, ignorait tout de ce qui venait de se passer. Las, il s’en retourna dans les ruines du château.
Curieusement, depuis, les comportements se sont modifiés. Il n’y a plus de moquerie et la répartition des tâches aurait changé s’il ne s’y était pas opposé – il aimait tan son travail ! La disparition mystérieuse d’une petite bosse avait suffi à le faire estimer de tous. Etonnant, non ?

Véronique Vauclaire (2003)

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