Des bruits dans le grenier

(Conte)

Marc était le fils unique de riches négociants. Au bourg, ils étaient nombreux à envier qui ses vêtements, qui ses jouets, qui ses animaux de compagnie. A peine avait-il eu le temps d’émettre un souhait, une vague envie, qu’il se retrouvait aussitôt avec un objet ou un petit être vivant dont il n’avait pas forcément le désir profond. Marc possédait bien plus de choses que n’en auraient jamais les autres enfants. Pourtant, il était malheureux. Cette différence était à la source de son isolement et à quoi lui servait d’avoir tous ces trésors s’il n’avait personne avec qui les partager ?
Un jour qu’il se promenait en bordure de la forêt de feuillus sur son poney, il aperçut une petite chose à terre. A travers les épaisses touffes de fougère, il ne distinguait que le haut d’un petit bonnet pointu, vert comme les feuillages des grands arbres. Bien sûr, sa curiosité éveillée, il mit pied à terre et fit quelques pas pour s’approcher un peu. Des gémissements plaintifs sortaient de la végétation. Sans être couard, Marc était encore bien jeune pour être courageux. A sept ans, le monde, peuplé de mille dangers inconnus, paraît bien vaste.
Il attendit quelques minutes. Il en avait grand besoin pour trouver la force au fond de lui d’aller voir ce qui se passait là-bas. Enfin, il se décida et gagna les fougères à petits pas comptés. Quelqu’un semblait souffrir. Il devait lui apporter son aide. Quand il écarta les feuilles, il découvrit avec stupeur un tout jeune sotré (1) qui le regardait, lui aussi, avec crainte et surprise. Il était tout maculé de boue et les larmes avaient tracé de longs sillons sur ses joues.
La cause du mal était bien simple. Le sotré était tombé dans un buisson de ronces en jouant avec les lapereaux au clair de lune. Des épines s’étaient fichées dans ses souliers et dans le tissu de sa tunique, lui occasionnant de vives douleurs.
Prestement, Marc entreprit de le débarrasser des piques acérées. Petit à petit, la peur s’envolant, ils en vinrent à se sourire et à deviser gaiement, se racontant leur vie. Si l’enfant trop riche étant seul, le petit sotré ne l’était pas moins. La plupart des autres étaient trop âgés pour pouvoir jouer avec lui. Ils avaient tous leurs occupations et, le soir venu, ils ne voulaient pas de lui pour les accompagner dans les fermes avoisinantes. Il demeurait donc seul au fond du terrier ou dans les ruines du vieux château. Il s’amusait occasionnellement avec les animaux de la forêt, mais ceux-ci ne parlent pas !
Comment en vinrent-ils à devenir amis ? Disons tout simplement que la vie arrange bien les choses et que cela se fit.
Marc emporta son nouvel ami, caché dans ses vêtements, et l’installa dans le grenier. Quelle meilleure cachette aurait-il pu trouver ? Nul n’y montait jamais !
Adieu solitude glacée ! Les jours gris semblaient s’être envolés. Que de parties ils partagèrent alors ! Ils devinrent inséparables. Marc lui apportait l’eau de la source voisine dans un bol minuscule de sa dînette. Quand le temps était clément, il allait lui ramasser les petits fruits et les baies sauvages dont il était très friand.
Les parents s’étonnèrent bien un peu de l’engouement subit de leur fils pour ce lieu poussiéreux, mais bon, puisque cela lui plaisait… Ils ne mirent donc aucun frein à tout cela, ignorant qu’ils abritaient un hôte à demeure.
L’enfant et le sotré grandirent. Puis ce dernier dut retourner près des siens. Dans les jours de tristesse, il leur restait toujours le souvenir d’une amitié particulière que personne, jamais, ne viendrait abîmer.
Les anciens racontent à la veillée qu’il n’est pas rare d’entendre depuis des bruits de pas dans le grenier. Les petits sotrés semblent avoir pris goût à la compagnie des enfants des humains.
L’innocence ne fait jamais de différence…

Véronique Vauclaire (Les Veillées des Chaumières – 2007)

(1) Lutins dans les Vosges.

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