Des fées au lac

(Conte)

Les fées de la cascade étaient belles à couper le souffle. Elles portaient leurs longs cheveux, piqués de fleurs, libres au vent, et de longues robes argentées. Leurs ailes brillaient dans les rayons d’un soleil matinal et laissaient voir de temps à autre des reflets bleutés ou rosés. Elles étaient gaies et insouciantes. Rares étaient les visiteurs qui osaient s’aventurer aussi haut dans le bois.
Ce jour-là donc, elles avaient décidé une excursion en barque, juste au-dessous de la cascade, dans le petit bassin de pierres moussues. Les embarcations furent vite trouvées. Des coquilles de noix et quelques feuilles de chêne firent leur affaire. Quel enthousiasme elles y mettaient ! En un rien de temps, toutes furent prêtes au départ.
Au commencement, il n’y eut que des cris de joie et des rires. C’était amusant de jouer sur l’eau vive et de s’éclabousser un peu. Le temps vint à se gâter. Une bourrasque soudaine suffit à leur faire franchir le muret avant qu’elles n’aient pu rejoindre la rive. Le ruisseau était plein de vigueur. Au coeur du courant, elles dévalèrent la montagne à toute allure, malmenée par les remous, évitant cailloux et racines du mieux qu’elles le pouvaient, franchissant les rapides.
Quand elles parvinrent aux canaux d’irrigation qui alimentaient les potagers du hameau, elles se virent perdues. Mais non, la chance était tout de même avec elles. Le pire leur fut évité. Elles n’étaient pas tirées d’affaire pour autant car elles apercevaient déjà, un peu plus loin, une vaste étendue d’eau. Si vaste en fait, qu’elles se demandaient bien de quoi il pouvait s’agir.
Le lac était immobile. Nul animal, nul oiseau, ne s’aventurait sur ses rives. Pour s’abreuver, pour nicher, mieux valait pour eux d’aller un peu plus loin ! Ses eaux paraissaient claires cependant. Le soleil y jouait comme sur un miroir. Il était attirant par les chaudes journées d’été, oui, mais gare aux imprudents ! Tel un monstre diabolique sorti tout droit d’un cauchemar ou de l’imagination d’un être malveillant, il était à l’affût, attendant patiemment.
Les anciens mettaient en garde les plus jeunes et les gens de passage. Ils évoquaient les disparitions suspectes, par des jours calmes et sans orage. Pour eux, l’affaire était entendue. Il était préférable d’éviter ces traîtres rivages et ces eaux dont on ignorait ce qu’elles dissimulaient.
Parvenues au plan d’eau, les fées se crurent sauvées. Il n’y avait plus aucun courant, ni aucun obstacle contre lequel la flottille serait venue buter. Elles pensaient donc pouvoir souffler un peu quand elles se rendirent compte que leurs barques, tirées par un fil invisible, se déplaçaient vers le centre de cette gigantesque mare. Elles ne réalisaient pas encore ce que cela impliquait. Elles n’étaient donc pas effrayées.
Bien malgré elles, elles se retrouvèrent entraînées dans un tourbillon qui les mena sous la surface. Elles s’attendaient à périr noyées et croyaient leur dernière heure arrivée quand elles virent un spectacle étonnant.
Sous le lac, il y avait une vaste forêt de feuillus, das champs bordés de cabanes en rondin, des fleurs par milliers, des ruisseaux et des cascades, et toutes sortes d’animaux qui leur étaient plus ou moins familiers. Plus surprenant encore, des humains voisinaient-là avec des lutins, des nains, des sotrées et même quelques fées !
Malgré la bonne entente qu’il semblait y avoir, il n’était pas question pour elles de rester prisonnières de ce monde inconnu. Peut-être recelait-il plus de dangers qu’il n’y paraissait au premier abord, et puis, la liberté, le souffle du vent, la chaleur du soleil, leur manquaient déjà. Tout ici arrivait filtré, tamisé. Aucun n’osait y faire du bruit, de musique. Le silence qui régnait-là leur semblait plus pesant encore que la voûte d’eau qui étincelait au-dessus de leurs têtes.
Leur magie prenait toute sa force dans les rayons lunaires, elles choisirent donc d’attendre la fin du jour, que l’astre se leva.
Quand plus aucune lumière ne leur parvint autre qu’un faible éclat argenté, elles firent cercle dans la clairière. D’autres vinrent les rejoindre. Sotrées, nains, lutins, fées, elfes, tous avaient expliqué aux hommes tout au long du jour qu’il s’agissait probablement de leur dernier espoir de retrouver leur monde.
La ronde commença doucement puis s’accéléra progressivement. Une grande lueur aux couleurs fantastiques se forma autour d’eux. Porte ouverte sur un univers qu’ils avaient perdu, certains depuis fort longtemps, elles attendaient qu’ils franchissent le passage.
Les fées furent les premières à s’envoler qui entraînèrent les autres à leur suite, les doigts fermement enlacés formant une chaîne qui semblait sans fin. Elles ne se posèrent que loin des rives, à l’abri de toute menace. Chacun put enfin regagner son chez lui. Les lutins s’endormirent dans des fleurs, les sotrées dans des terriers abandonnés, les nains regagnèrent les grottes dans la montagne, les fées s’en retournèrent auprès de leur cascade dans les bois.
C’est au village que l’émotion fut la plus grande quand on entendit frapper aux portes en pleine nuit et que l’on vit tous ces disparus de retour, et des enfants que l’on ne connaissait pas.
Bien des veillées passèrent, ils en avaient toujours à raconter.
Les anciens, eux, pour une fois, ne parvinrent pas à se mettre d’accord. Le lac était-il une prison maudite ou le plus sûr des refuges qui ait jamais existé ? Ils se le demandent encore.

Véronique Vauclaire (2003)

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