Des fées sur un berceau

(Conte)

On raconte qu’il y a bien longtemps des fées élurent domicile dans les branches d’un chêne majestueux. En plein coeur de la forêt, elles vivaient en paix. Elles étaient belles. Elles étaient gaies et insouciantes. Elles avaient l’éternité devant elles.
Petit à petit, au fil des années, des hommes – des bûcherons essentiellement – vinrent s’installer à proximité. Ils fondèrent des scieries autour desquelles se bâtirent des hameaux. Oh, jamais bien étendus ! Ils se suffisaient à eux-mêmes pour les besoins courants. Les hommes travaillaient à abattre les arbres et à les découper en planches avant de les convoyer à la ville sur des charrettes ou sur la rivière. Les femmes cultivaient les jardins potagers, s’occupaient des bêtes, élevaient les enfants et tenaient les maisons. En ce temps-là, la vie était rude, certes, mais simple.
L’un de ces hommes apprit un jour qu’il allait être enfin père. Non pas qu’il désespérait, mais ils commençaient à se faire vieux tous les deux et ils n’y croyaient plus. Il promit donc à son épouse qu’il taillerait, pour leur petit à naître, le plus beau des berceaux, dans le plus bel arbre de la forêt.
Il la parcourut longtemps, en tous sens, avant de parvenir au pied d’un chêne magnifique qui devait être plus que centenaire. Il le caressa avec un respect tout chargé d’émotion.
Le lendemain, il revenait avec sa hache et du renfort, le tronc était si gros… Ils y mirent la journée et en vinrent à bout. Dans un grand bruit, l’arbre tomba à terre. On aurait dit qu’une nuée d’insectes, pour le moins curieux, s’en échappait.
Les fées suivirent de loin le convoi, se posant mille questions. D’un commun accord, elles décidèrent d’observer ce que l’on allait faire de leur ancienne demeure. Elles virent donc le bûcheron découper l’arbre de manière à en avoir un gros morceau, puis l’équarrir et enfin l’évider. Il ressemblait à une grosse coquille de noix que l’on aurait cassée en deux avant d’en retirer le fruit. Mais déjà, ne voilà-t-il pas que l’homme le mettait sur des pieds. Il en ponça ensuite le bois jusqu’à ce qu’il devienne plus doux que de la soie. Puis il le lissa et le bois se mit à briller davantage encore que s’il avait été ciré. Jamais les fées ne lui avait connu une telle douceur, ni une telle lumière.
Quand il eut terminé, il installa son ouvrage dans la salle et, à l’aide de son couteau, entreprit de le graver de fleurs, d’arbres et d’arabesques fort belles et compliquées. Il se donnait bien de la peine visiblement. Il y mettait tout son coeur. Cela lui prit des mois de bien le décorer. Leur arbre n’était pas gâché. Les fées en furent contentes.
Pendant ce temps, le ventre de son épouse s’arrondissait sous les jupes empesées. La date de l’heureux événement approchait à grands pas. Ils placèrent le berceau dans un coin de leur chambre. Ils le garnirent d’un tout petit matelas, de draps brodés immaculés, d’un minuscule oreiller et d’un édredon cousu tout exprès.
Cette fois, les fées avaient compris. Elles retournèrent dans la forêt et s’assirent en rond sur les mousses. Il fallait tenir conseil. Il fallait prendre une décision.
Un enfant allait arriver, qui partagerait la maison qu’elles avaient eue. Curieusement, alors qu’elles auraient pu être fâchées ou se désintéresser de cette naissance, elle s’en sentaient un peu responsables. Ce petit allait avoir besoin de protection. Il bénéficierait déjà de la magie qu’elles avaient mise dans l’arbre, mais serait-ce suffisant ? Rien n’était moins sûr ! Les petits des hommes sont si fragiles… Et le mal rôdait partout. Elles le savaient bien. Trois d’entre elles furent élues.
Quand Eloïs poussa son premier cri, elles étaient toutes trois à la fenêtre, dissimulées dans un coin d’ombre. Elles attendirent patiemment que le couple soit endormi pour entrer. Se faire voir, cela aurait été révéler leur existence. Il n’en était pas question. Qui sait alors quel danger les aurait menacées alors !
Elles se glissèrent doucement sous la porte quand l’heure fut venue, puis volèrent silencieusement jusqu’au berceau. Comme ce bébé était beau ! Qu’il était innocent ! Pourtant… on aurait dit qu’il connaissait déjà tant de secrets, des choses oubliées depuis si longtemps, depuis l’origine du monde. Elles déposèrent chacune un doux baiser sur son front. Le petit remua un peu et eut comme un sourire, mais ne s’éveilla point.
La première lui accorda la santé, la seconde le bonheur. Quant à la dernière, elle développa sa conscience de telle sorte qu’en toutes circonstances il saurait trouver la bonne voie.
On dit qu’elles ont continué à veiller sur lui, jusqu’à ce qu’à l’âge d’homme, il épouse une jeune bergère. On dit aussi que, depuis, elles n’ont cessé de s’occuper de la même manière de chacun des nouveau-nés qui furent déposés dans le berceau de bois.

Véronique Vauclaire (2003)

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