La clé des âmes

(Conte)

Le vieux du village racontaient à la veillée que, dans des temps lointains, des nains habitaient la montagne, qu’ils y avaient forgé une clé qui devait permettre aux humains d’accéder à leur âme. Sans doute espéraient-ils que certains changeraient en se voyant tels qu’ils étaient… Toujours est-il qu’il n’y avait plus nulle trace de cet objet magique depuis longtemps et qu’il était entré dans la légende.
Mathieu était un peu simple. Il ramassait les branches tombées dans la forêt et les transformait en braisette qu’il vendait quelques sous. L’homme était pauvre, mais son travail suffisait à assurer son pain quotidien et un verre de vin occasionnellement. Il n’avait guère de besoins et ne demandait pas la charité. Beaucoup se moquaient de lui, mais la plupart des habitants l’aimaient au fond car il avait bon coeur.
Vint un jour que Mathieu, qui s’était aventuré sur les hauteurs, trébucha sur une pierre avec sa lourde charge. Branches et fagots s’égayèrent autour de lui, qu’il lui fallut ramasser un à un. Quelle ne fut sa surprise quand il découvrit une grande clé ouvragée à demi-dissimulée sous un rocher près du dernier branchage ! Il creusa un peu pour la libérer et réfléchit. Comment la rendre à son propriétaire ? De la si belle ouvrage, il devait être en peine de l’avoir perdue ! Finalement, il se dit : « chose trouvée, chose gardée » et emporta avec lui sa trouvaille.
Mathieu la ressortit le soir et l’admira à la lueur de sa chandelle. Elle semblait luire doucement, patinée par le temps. Elle lui semblait si belle qu’il ne put se résoudre à s’en séparer. Il la conserva avec lui au moment de s’étendre sur sa couche.
Cette nuit-là, il fit un rêve. Il était dans une grande maison. Au bout d’un très long corridor, il tournait la clé trouvée dans la montagne dans une serrure ouvragée. La lourde porte s’ouvrait sur un paysage incroyable, d’une beauté surprenante. Il y avait-là des arbres feuillus de toutes sortes qu’agitait une brise légère, des sources et des cascades, des ruisseaux, une profusion de fleurs de toutes les couleurs. Le ciel était limpide où voltigeaient, gracieux, des papillons chatoyants dans un ballet connu d’eux seuls. Il s’étendait sur l’herbe, plus moelleuse que les plus épais tapis. Il était bien.
Il se sentait si bien en fait en se réveillant au petit matin qu’il décida de renouveler l’expérience. Plusieurs nuits durant, il partit se coucher avec la clé et, à chaque fois, il rejoint cet eden enchanté.
Il était si heureux, Mathieu, qu’il ne put s’empêcher d’en parler à quelqu’un, qui le répéta à un autre, qui fit de même. De fil en aiguille, tous furent vite au courant que le simple avait trouvé la clé des nains et qu’elle lui faisait faire des rêves merveilleux.
La nouvelle parvint aux oreilles d’un voleur qui décida de dérober la clé. Peut-être avait-elle une grande valeur… Subrepticement, pendant la nuit, il se faufila jusqu’à la cabane de Mathieu et se glissa à l’intérieur. Le simple dormait du sommeil du juste, un grand sourire aux lèvres. Il n’eut aucune peine à se saisir de l’objet de toutes ses convoitises. Au matin, Mathieu se rendit compte qu’il avait mal dormi. Pour la première fois, son rêve s’était interrompu. Après avoir cherché la clé en vain, il comprit qu’un autre bénéficiait de sa magie. Il ne s’appesantit pas là-dessus et repris le cours de sa vie, tel qu’il était avant.
Le soir venu, le voleur décida d’essayer la clé. Avant de la vendre au plus offrant, il voulait en connaître tous les secrets. A peine s’était-il endormi qu’il se trouvait lui aussi dans le long couloir. Mathieu avait décrit la scène. Sans aucune appréhension, il fit jouer la clé dans la serrure. Il se retrouvait, non pas dans le paysage somptueux décrit par Mathieu, mais dans un pays tout gris où crachotait une bruine ininterrompue. En un rien de temps, il était glacé jusqu’aux os. Une sourde appréhension l’habitait.
C’est dans la crainte où il était qu’un autre vint l’assassiner por lui prendre l’objet. A vivre dangereusement…
Le meurtrier, tout content, garda la clé fermement serrée dans sa main au moment de s’en aller finir sa nuit. Après avoir soufflé sa bougie, il s’endormit tranquillement.
Quelques secondes plus tard, lui aussi longeait le corridor, insérait la clé dans la serrure et la tournait sans crainte. Aussitôt la porte ouverte, de profondes ténèbres l’entourèrent. De-ci, de-là, il apercevait des feux rougeoyants au ras du sol, qui ne lui laissaient rien voir de ce qui pouvait l’environner. Horrifié, il sentait des mains fripées aux longs doigts maigres et griffus passer sur son visage, puis s’emparer de lui avant de le dépouiller de ses vêtements. Quand ces êtres le dépecèrent, il ne put que pousser un cri silencieux. Quand il s’éveilla au matin, il n’était plus qu’un corps sans âme. Il était déjà mort.
La clé le guida près d’un puits dans lequel il la laissa tomber.
Elle suivit la rivière souterraine un moment avant de s’échouer dans ces méandres.
Les anciens disent qu’on ne l’a jamais revue mais que tous, à présent, se méfie des objets inconnus. Qui sait ! Ils pourraient être chargés de magie !

Véronique Vauclaire (2003)

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