La clé du bonheur

(Conte)

Emile était un homme juste et bon, courageux et travailleur. Bûcheron de son état, il parcourait la forêt en tous sens, à la recherche des arbres qu’il devait abattre. Son existence lui plaisait et lui aurait sans doute semblé parfaite si son épouse avait pu lui donner un enfant. La pensée de ce petit bébé qu’il n’aurait peut-être jamais le plongeait parfois dans l’affliction. Mais qu’y faire ?
Un matin, alors qu’il s’avançait sous le dôme de feuillus et que s’éveillaient à peine les bois, il vit une chose fort étonnante. Là-bas, sur la colline, il aurait dû ne rien y avoir… Or il lui semblait bien y voir des habitations, entourées d’une pâle lueur – reflet d’un soleil naissant ? Décidé à comprendre ce qui se passait, il s’approcha jusqu’aux abords de ce hameau qu’il ne connaissait pas.
Il y avait des gens qui vaquaient à leurs occupations. Les volets des maisons de pierre ancienne étaient déjà ouverts. On secouait des édredons et des literies entières pour mieux les aérer. Certains s’occupaient des bêtes. Et tant d’autres choses encore… Des effluves de café au lait lui parvenaient, qui ranimaient son appétit.
Curieusement, dès que les habitants l’aperçurent, tous interrompirent leurs activités et se précipitèrent pour l’accueillir. Devant un bol fumant dans lequel il avait laissé tomber un gros morceau de sucre roux, ils lui racontèrent leur histoire.
Il y a plusieurs siècles de cela, une puissante sorcière avait fait main basse sur la contrée. Un à un, tous les villages lui avaient prêté allégeance. Partout, le mal s’étendait et prenait de l’ampleur. Mais eux ne voulaient pas de cela. Ils avaient refusé de s’incliner devant elle et continué à fréquenter avec assiduité leur petite chapelle. Pour se venger d’eux et faire un exemple sans doute, elle avait jeté un sort au hameau tout entier.
Elle leur accordait une vie d’éternité, emprisonnés dans un village fantôme qui n’apparaîtrait aux regards du monde u’une fois l’an. Le seul moyen de les délivrer serait de leur offrir une clé. N’importe quelle clé ferait l’affaire.
Tous attendaient qu’Emile prenne une décision. En dépit de son désir de leur venir en aide, Emile n’avait pas de clé sur lui. Il leur promit d’aller en chercher une et de la leur apporter dès qu’il aurait achevé son ouvrage.
Quand il revint, des heures plus tard, le soleil venait tout juste de se coucher et la petite ville de disparaître à nouveau. Régulièrement, il retourna sur la colline et pensa longuement à ceux qui étaient désormais prisonniers du temps. Un an passa ainsi.
Au matin du jour dit, il était au rendez-vous, une vieille clé toute rouillée qui ne lui servait plus depuis des lustres enfouie au coeur de sa large paume. Arrivé sur les lieux avant même le lever du soleil, il vit naître l’aube sur la colline et, à travers une brume légère, prendre forme enfin ceux qu’il espérait tant.
Il entra dans le village avec toute la joie et toute la gravité que revêtait l’instant. Il tendit la clé de la délivrance à l’ancien qui l’accepta avec des larmes de soulagement. Cela faisait si longtemps… Il n’y croyait plus ! Ils allaient pouvoir partir, accéder au repos auquel tous aspiraient du plus profond de leur être.
Avant de s’en aller, toutefois, il leur restait une tâche bien douce à accomplir : remercier leur libérateur. Durant leur précédente rencontre, ils avaient sondé son coeur, deviné ses attentes secrètes. C’est avec beaucoup d’émotion qu’ils lui tendirent un petit flacon de cristal empli d’une poudre rosée. Ayant dégagé le bouchon, les senteurs de toutes les fleurs sauvages qui croissaient libres dans les bois se mêlèrent autour de lui.
Que son épouse mélange la poudre à sa tisane du soir. Alors, il verrait… Dans un dernier sourire, un ultime geste d’adieu, tous disparurent dans un tourbillon de paillettes argentées, qui s’éleva léger dans l’air pur.
De retour chez lui, Emile fit comme il lui avait été recommandé et donna le petit flacon à sa femme. Sans trop lui en dire, ne sachant pas lui-même à quoi s’attendre, il lui expliqua comment l’utiliser.
On raconte que, quelques mois plus tard, Emile fut l’heureux papa du plus adorable des poupons dont il ait jamais rêvé et que tous trois vécurent longtemps heureux.

Véronique Vauclaire (Les Veillées des Chaumières – 2006)

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