La fontaine aux Dames

(Conte)

Il est un lieu dit « La Fontaine aux Dames » dont la légende naquit dans des temps reculés, par une froide nuit d’hiver.
Il avait neigé plusieurs jours durant. Le temps était sec à présent. Les sapins, les champs, les fermes, tout était recouvert d’un immense manteau immaculé. Les animaux de la forêt se terraient bien à l’abri et les humains s’étaient installés devant une belle flambée. Les femmes cousaient, tricotaient, tressaient des paniers. Les hommes travaillaient le bois – meubles, outils, jouets pour les petits prenaient naissance sous leurs doigts. Les enfants se prêtaient à mille jeux. Les anciens évoquaient, pour tout ce petit monde, contes et légendes.
Habituellement, les petites fées aux ailes diaphanes demeuraient sous le couvert du bois de feuillus. Exceptionnellement, cette nuit-là, elles en étaient sorties pour s’approcher de la fontaine. Leur souffle léger fit fondre la glace qui recouvrait l’eau. Elles purent s’y désaltérer. La froidure de la nuit la reconstitua, ne laissant aucune trace de leur passage. Nulle trace, vraiment ?
Au matin, les enfants du voisinage se couvrirent chaudement pour profiter pleinement de la poudreuse. Certains avaient pris leur luge ; d’autres préféraient faire naître de gros bonhommes au ventre rond, au sourire et aux yeux de charbon, au long nez de carotte. Ils passèrent à côté de la fontaine et s’aperçurent qu’il y avait, un peu partout aux alentours, d’étranges marques sur le sol. On aurait dit de tout petits pas.
Les enfants coururent parler du phénomène, qui à ses parents, qui à d’autres personnes. En un rien de temps, tout le hameau fut au courant qu’il y avait de la magie dans l’air. Tous voulurent voir par eux-mêmes. Les premiers y virent des empreintes d’oiseaux ou des traces de rongeurs. Les derniers arrivés n’y virent rien du tout tant la neige avait été piétinée. Il n’en restait plus, autour de la fontaine, qu’une mare boueuse.
Le mystère, s’il en était un, restait entier. Les soirs suivants, à la veillée, cela souleva bien des questions. Les imaginations s’échauffaient au fur et à mesure que les vieux rappelaient les anciennes légendes. D’un avis unanime, des fées, des sotrées, il y en avait toujours eu dans la région. Ne disait-on pas qu’ils y étaient nombreux avant l’arrivée des humains ; que cette terre leur appartenait ?
Margot était une fillette adorable, intelligente, toujours prête à rendre service et… intrépide. Elle allait vivre une grande aventure, c’est sûr ! Elle voulait savoir. Elle voulait voir.
Après la veillée, elle se coucha dans son petit lit, oui mais… toute habillée ! Quand toute la maisonnée fut assoupie, elle mit ses galoches, enfila sa capote, une écharpe, des gants et un bonnet. Elle s’esquiva sans bruit.
A la lueur d’une lune ronde et argentée qui faisait paraître les ombres plus grandes, elle se rendit à la fontaine. Rien ! Alors elle prit un peu de recul et se dissimula derrière le tronc du gros marronnier. L’attente lui paraissait bien longue dans le froid et la pénombre. Et puis, autant le reconnaître, elle avait un peu peur aussi.
Quand la cloche de l’église sonna deux heures, elle vit voleter vers elle des flocons de lumière. Ils arrivaient tout doucement, sortant du bois presque timidement.
Les fées n’ignoraient pas qu’elles étaient attendues. Mais… par qui ? Tout ce qu’elles savaient, c’est qu’il y avait là un coeur pur, une âme claire, qui souhaitait les rencontrer.
Au lieu d’aller boire à la fontaine, elles se dirigèrent tout droit sur l’arbre. Finalement, Margot commençait à se demander si elle n’aurait pas mieux fait de rester dans son petit lit douillet, les pieds posés sur sa bouillotte !
La plus ancienne, qui semblait être leur reine, lui effleura tout d’abord le front pour ouvrir son esprit à la compréhension de leur présence. Elle fit ensuite glisser son doigt en direction du coeur de la gamine. Margot ressentit aussitôt une douce chaleur et un amour si grand qu’elle aurait voulu embrasser la Terre entière.
Des fées jouèrent de la flûte, les autres se mirent à tourner en rond, multipliant les arabesques. Margot suivi longtemps des yeux cet étonnant ballet, émerveillée.
Par la suite, elle retourna souvent à leur rencontre, à la Fontaine aux Dames.
Margot grandit ainsi, dans la magie des fées. Elle se maria, eut des enfants qui grandirent à leur tour, se marièrent et lui donnèrent de beaux petits-enfants.
Ce fut alors son tour de conter des histoires, le soir, à la veillée. Elle leur conta l’histoire de la fontaine et de ses visiteuses nocturnes. Cela fit beaucoup rêver les plus jeunes, douter les autres.
Margot n’est plus retourné à la fontaine depuis bien longtemps. Pourtant, les fées viennent encore y boire et y danser parfois, qui semblent attendre sa venue.

Véronique Vauclaire (2003)

La fontaine aux Dames

Des fées sur un berceau

La fontaine aux Dames

La plume ensorcelée

article suivant

Faire un commentaire