La forêt maudite

(Conte)

C’était une forêt très ancienne que l’on disait dater de la nuit des temps. Les abords étaient sombres, impénétrables, bordés de hauts sapins et de haies de mûres sauvages, plantés là par hasard ou par la magie d’une main inconnue, comme si on avait voulu en interdire l’accès. Les anciens racontaient, à la veillée, que des faits étranges s’y seraient produits dans des temps reculés. Des gens y auraient disparu corps et âmes, que l’on aurait jamais revus.
Pourtant, passé les mûriers et les sapins, les arbres s’espaçaient. La clarté se propageait. Les feuillus étaient nombreux, sous lesquels poussaient maintes fleurs et de gros champignons que personne ne cueillait jamais. Dans une région où fées, elfes et sotrées étaient nombreux, aucun n’y vivait cependant. De même, aucun des petits animaux familiers des bois n’y demeurait, ni ne la traversait. Les oiseaux survolaient bien haut l’endroit. Jamais ils ne venaient se poser sur les branches. Jamais ils ne venaient y construire leurs nids.
En dehors du vent qui soufflait parfois dans les branchages, aucune musique ne s’y faisait entendre. Cette absence de bruit, à elle seule, était plus lourde de sens que tout le reste. Une présence pressante, pesante, régnait là. Où était-elle ? Qui était-elle ? Que voulait-elle ?
A la vérité, ce que tous ces êtres percevaient, c’était le danger, la malveillance profonde de ces bois. Il suffisait qu’un oiseau en effleure les cimes ou qu’un animal imprudent s’aventure juste un peu trop ptès pour que la sève se mette à gronder à l’intérieur des arbres. Leurs branches s’agitaient sans qu’aucun souffle n’intervienne. Si la proie était proche, l’arbre – mais peut-on appeler ainsi une telle chose ? S’en emparait et la dévorait. La forêt toute entière se repaissait de chair encore vivante ! Par quel maléfice ? Nul n’aurait su le dire.
Pauline habitait dans un village à proximité. Elle était jolie. Elle aimait plaire et papillonner gaiement d’un compliment à l’autre. Cela ne plaisait, certes, pas à tout le monde. Mais l’histoire restait très innocente. Quelques sourires. Quelques regards un peu doux. Une main abandonnée juste un peu trop longtemps. Elle ne s’était que tout récemment installée là et ne connaissait encore rien des légendes alentours.
Un menuisier emménagea à son tour au hameau. Un parent lointain venait de lui céder une fermette pour presque rien. Il était encore jeune. Son charme, indéfinissable, et son charisme n’en laissait aucune indifférente. Il précédait de quelques jours l’arrivée de son épouse, avec meubles et enfant.
Quand Pauline le vit, tout de suite elle sut que ce serait lui. Elle fit tant et si bien qu’à la tombée de la nuit, ils allaient tous deux main dans la main, à la recherche d’un endroit écarté. Après quelques détours et quelques baisers volés, ils pénétrèrent dans la forêt.
Ils n’eurent pas même le temps de s’allonger sur les mousses que, déjà, les arbres les dépeçaient, étouffant leurs hurlements de leurs feuilles.
On ne les revit jamais au village, ni l’un, ni l’autre. La femme du menuisier l’a attendu longtemps et puis elle a refait sa vie. On dit qu’elle aurait rencontré un gentil meunier et, qu’ensemble, ils auraient vécu heureux jusqu’à la fin des temps.

Véronique Vauclaire (2003)

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