La plume ensorcelée

(Conte)

A l’époque où se passe cette histoire, chaque bourg de quelque importance avait son écrivain public. Il officiait tantôt sur la place du marché, tantôt dans sa mansarde, selon le travail demandé.
Gustave faisait partie de ces privilégiés qui avaient eu la possibilité de faire des études. Même sans les avoir poussées bien loin, il maîtrisait à la perfection l’écriture. Il en avait fait son métier, non pas par goût véritable mais pour assurer sa subsistance. Son rêve aurait été d’écrire un livre, un recueil de nouvelles. Encore aurait-il fallu qu’il en ai rédigées suffisamment pour pouvoir espérer les faire éditer.
Pour lui, préparer cet ouvrage de contes et de légendes, c’était perpétuer les traditions anciennes où, à la veillée, les anciens contaient aux plus jeunes mille et une légendes se rattachant à leur région, toutes plus belles ou plus effrayantes les unes que les autres. En un temps où l’on se parlait moins, perpétuer la tradition orale par l’écrit, cela lui semblait tellement beau.
Il aimait lire aussi et achetait ses livres d’occasion, ce qui ne lui coûtait guère que quelques sous. Entre un livre et son déjeuner, le choix était vite fait !
Ce jour-là, en passant la porte du bouquiniste, il fut saisi d’une étrange impression, comme un pressentiment qui lui aurait conseillé de prendre ses jambes à son cou et de ne surtout pas revenir. Pourtant, rien ne semblait changé. Les ouvrages, plus ou moins anciens, recouvraient les étagères poussiéreuses, les tables et la bergère proche de l’unique fenêtre, rien n’avait bougé de place. Jusqu’au bouquet de fleurs séchées, auxquelles s’étaient mêlées maintes toiles d’araignée, qui trônait dans un vase recollé maladroitement.
Il essaya donc encore une fois de trouver son bonheur dans cette caverne d’Ali Baba qui tenait plus du fouillis, organisé s’entend, que d’autre chose. Il erra de-ci, de-là, prenant garde à ne rien faire tomber, sous le regard du vieil homme aux lunettes tombantes. C’est en passant près d’un guéridon qu’il découvrit la plume ; une plume visiblement ancienne et fort belle au demeurant, posée auprès d’un encrier en argent ciselé et quelques pages de vélin. Prenant son courage à deux mains, il s’enquit du prix de l’ensemble, craignant déjà de ne pas avoir suffisamment de sous tant sa bourse lui semblait plate. La somme requise se révéla incroyablement modeste. Quelques minutes plus tard, il était dans la rue, son achat soigneusement empaqueté dans ses bras. Il n’avait plus qu’une hâte : l’essayer.
Il fut rapidement chez lui, posa son pardessus et son chapeau sur son lit, s’installa à son secrétaire. Délicatement, il défit la ficelle et sortit ses trésors de leur emballage. Il put enfin tremper la plume dans l’encrier.
Une heure à peine lui suffit à la rédaction d’un premier conte dans lequel il évoquait les sotrées du Château de Beauregard. Une autre heure passa encore au terme de laquelle il relisait l’histoire de ce loup diabolique. Le temps s’écoulait. Il écrivait nouvelle après nouvelle. Les contes et les légendes se succédaient. Il oublia de se restaurer. Il oublia de se coucher. Tant qu’il restait assez de lumière pour écrire… La lune lui apparut par la lucarne, pleine et brillante, qui lui permit d’écrire encore quand le pétrole vint à manquer. Lui qui, d’habitude, était à court d’inspiration, ne pouvait plus s’arrêter.
On aurait dit qu’il venait d’ouvrir une boîte de Pandore. Mais quel était ce sortilège ? Que lui demanderait-on en retour ?
En trois jours, son recueil était prêt. Il eut l’heure de plaire à un éditeur qui le publia sans attendre. Son rêve venait de se réaliser. Il allait pouvoir vivre de sa passion. Cela aurait dû être un grand bonheur, un grand soulagement. Pourtant, sans même prendre le temps de souffler un peu, il se remit aussitôt à l’ouvrage. Dans sa tête, les idées se précipitaient, se heurtaient. Il fallait qu’il les couche sur le papier. C’était devenu pour lui plus qu’un besoin vital. La folie le guettait.
Les années passaient et l’écriture semblait le consumer. Il ne prenait plus le temps de manger, se contentant de croquer un fruit ou un quignon de pain rassi à l’occasion. Il ne prenait même plus le temps d’un repos salutaire. Il était devenu d’une maigreur et d’une crasse repoussantes. Il n’était plus que l’ombre de lui-même. Ses livres se succédaient, qui étaient toujours aussi bien accueillis par le public. Il n’en retirait hélas aucune satisfaction.
Cent ans plus tard, les nouvelles – qu’il ne publiait plus – s’amoncelaient autour de lui. Une main éthérée qu’il ne distinguait plus guidait la plume ensorcelée, inlassablement.
On dit qu’il serait toujours à écrire dans sa mansarde ; que parfois on entendrait sa plume accrocher le vélin et les pages caresser le parquet en glissant au sol. Mais on dit tant de choses…
Là-haut, sous les toits, la plume attend sur l’écritoire qu’un autre vienne la chercher et la tremper dans l’encrier.

Véronique Vauclaire (2003)

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