La présence

(Conte)

Dans un tout petit village, en pleine campagne, les anciens racontent encore à la veillée une bien curieuse histoire. Ils disent que la demeure, là-bas, près des bois qui touchent l’horizon, aurait abrité une présence invisible à nos yeux.
Le hameau est petit : un bistrot, une église, une boucherie, la mairie, un vieux château et son pigeonnier. C’est un pays d’élevage et de culture avec ses champs en damiers. Une rivière coule en contrebas où l’on trouvait jadis en abondance truites, gardons et grenouilles. Un petit lavoir délimitait la commune. C’est beau, apaisant et coloré.
Rien ne semble indiquer quelque chose d’étrange. Pourtant, il y a longtemps, la douleur s’est abattue ici. Il n’y avait rien de surnaturel à l’incendie qui ravagea la maison par une nuit d’hiver. Cependant, le père et les enfants périrent. Quant à la mère, elle avait tout simplement disparu.
Le temps répare bien des choses. La demeure retrouva, petit à petit, son air pimpant, avec ses pierres apparentes et ses poutres épaisses. A l’intérieur, on découvrait des meubles massifs, patinés par le temps, une antique cheminée et disséminés de-ci, de-là, des plantes vertes dans des pots en gré, des tableaux et des cuivres.
La maison était ancienne. On l’avait construite pour durer, pour abriter bien des générations. Comme toutes les vieilles bâtisses, celle-ci avait une âme. Curieusement, au vu des événements passés, on s’y sentait en paix.
La nuit, bien après la veillée, quand tous étaient endormis, on sentait parfois un souffle léger agiter les voilages, une main éthérée glisser sur un visage. On aurait pu voir dans le miroir se refléter l’ombre d’une silhouette indécise. Mais à cette heure-là…
Quand la lune glissait sur les haies, la maison était le domaine de Louise. Elle aurait pu y faire du dégât, terroriser son monde. Non. Elle, sa mission était de veiller et de protéger. Telle une sentinelle pleine de bienveillance, elle écoutait le souffle doux des tout-petits, éteignait les braises dans la cheminée, éloignait tout danger, écartait les malfaisants. Elle avait trois vies à sauver, peut-être un prix à payer, celui de la négligence. En plus de cent ans, il y en avait eu deux seulement. En restait une, qui la libérerait enfin.
Par une nuit d’été où une brise légère et parfumée entrait par la fenêtre lui vint l’opportunité tant attendue.
Le petit Jérémiah n’avait que trois semaines, minuscule enfant perdu dans son berceau d’osier. Les parents veillaient sur lui avec tendresse. Il était la prunelle de leurs yeux. Tous deux dormaient cependant profondément quand il cessa de respirer.
Louise était là, elle, qui connaissait la douleur de perdre un petit. Elle posa doucement sa bouche sur la sienne et souffla profondément. Combattre la mort n’est jamais aisé. Cela dura un petit moment.
Quand le bébé ouvrit les yeux et lui adressa une sorte de sourire, elle comprit qu’elle avait gagné la bataille. Elle eut encore le temps de lui envoyer un baiser avant de disparaître dansla lumière d’une pluie d’étoiles dorées.
On dit qu’en grandissant, l’enfant se rapprocha de Dieu et des étoiles, qu’il ne trouvait rien de plus beau que celles qui filaient dans le ciel clair des nuits d’été avant de s’estomper. Les yeux brillants de joie, battant des mains, peut-être se rappelait-il…

Véronique Vauclaire (2003)

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