L’antre du dragon

(Conte)

Il y a, en plein coeur d’une forêt magnifique d’arbres majestueux, de buissons de myrtilles et de bosquets de mûres sauvages, les ruines d’un vieux château. Il n’en reste qu’une tour branlante qui semble monter la garde.
Elle surplombe aujourd’hui un barrage qui retient les eaux vives de la montagne en un lac de toute beauté. Le vert sombre des grands sapins s’y mêle au vert tendre des feuillus. Les promeneurs y viennent nombreux en été, qui souhaitent échapper à la moiteur des villes.
Et pourtant… On raconte que ces pierres ont été les témoins de tragiques événements dans des temps reculés.
C’était un château-fort, lourd et imprenable, comme on en bâtissait jadis, avec ses tours, ses meurtières, son pont-levis et ses cachots. La châtelaine des lieux y demeurait seule alors, son père n’étant jamais revenu des croisades. Un puissant magicien, craint de tous, en tomba éperdument amoureux. Quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, elle se refusait à le recevoir, elle lui retournait ses présents.
Par une nuit d’orage, menaçante et sombre à couper au couteau, un cavalier vint frapper à l’huis. On le fit entrer. On le nourrit. On lui offrit une chambre ainsi qu’une place à l’écurie pour son cheval.
Il était jeune et beau, d’une rare élégance, même si ses vêtements avaient visiblement connus des jours meilleurs.
Un seul regard suffit, le lendemain matin, pour voir s’allumer la flamme d’un amour éternel dans leurs coeurs éperdus. Quelques temps passèrent avant que l’on annonce leurs épousailles dans toute la contrée.
Le mariage eut lieu, avec le faste que l’on imagine. Des troubadours et des jongleurs étaient venus divertir les invités. La petite chapelle qui reçut leurs vœux croulait sous les fleurs sauvages et les roses ramassées par pleines brassées. Comme ils étaient heureux !
A l’annonce de leur mariage, le magicien entra dans une colère terrible. Il finiti par se métamorphoser en un monstrueux dragon dont les écailles rouges recouvraient les formes lourdes. Ses yeux rougeoyaient dans l’obscurité plus fortement que le plus violent incendie. Des griffes acérées peaufinaient dans l’horreur, aux pattes et à l’extrémité de ses ailes. Il était d’une laideur repoussante, à l’image de l’âme qu’il abritait.
Il arriva au château sur la fin du banquet, y fit pleuvoir le feu jusqu’à ce qu’il n’en reste que la tour dans laquelle s’étaient retirés les nouveaux mariés.
Les hennissements terrifiés des chevaux, les hurlements des gens, l’odeur nauséabonde de la chair brûlée, la destruction partout où se posait le regard. Du paradis, on plongeait en enfer.
Le dragon leur proposa alors un marché. Si la belle l’accompagnait dans son antre, il leur laissait la vie sauve, sinon… Ils ne prirent pas même la peine de réfléchir avant de refuser !
D’un coup d’ailes, il s’approcha suffisamment pour emporter le jeune homme, impuissant et terrorisé, dans ses griffes. Il le précipita dans un profond ravin, avant de s’en retourner à la tour. La jeune femme, éplorée, s’y était enfermée.
On dit qu’elle y serait toujours, ombre imparfaite, à attendre son époux d’un jour. On dit aussi que parfois, au pied de la tour, on aperçoit la nuit un regard étonnant qui rougeoie étrangment.

Véronique Vauclaire (2003)

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