Le boiteux

(Conte)

Tous au village connaissaient l’histoire du boiteux. Les anciens aimaient la raconter souvent, peut-être pour que les plus jeunes n’oublient pas d’en tirer quelque profitable leçon.
Ils disaient qu’il y a bien longtemps un boiteux s’était installé au village. Il était rempailleur de son état. Il buvait tant et il était si méchant avec les gens que rares étaient ceux qui osaient aller le trouver pour lui confier quelque ouvrage ou acheter ses paniers.
Les seuls qui ne craignaient pas son regard noir étaient les enfants. Allez savoir pourquoi ! Peut-être leur innocence les préservait-elle en quelque sorte. Ils le poursuivaient dans les ruelles et se moquaient de lui jusque devant la porte. Bien sûr, cela mettait le bonhomme dans une grande fureur et les parents, inquiets, rappelaient vite les parents auprès d’eux.
Un jour où il était particulièrement fâché, il s’adressa à eux pour leur prédire que non seulement les flammes de l’enfer les attendaient mais qu’ils y étaient déjà puisque les leurs étaient complètement pourries. Mais pour effrayer les enfants, il en aurait fallu davantage ! Sans se démonter, ils lui demandèrent donc d’apporter la preuve de ce qu’il avançait et partirent en courant jouer à d’autres jeux. Parties de marelle, de cache-cache, courses , se succédèrent jusqu’à la tombée du soir où chacun dut rentrer chez soi.
Le boiteux, lui, dans sa maison, n’avait pas oublié le défi que les enfants lui avaient lancé. Tout le restant du jour, il était resté calfeutré, à ressasser de sombres dessins. Quand il se décida à sortir, il faisait nuit depuis un bon moment déjà. La lune brillait haut dans le ciel. Hululements et glapissements lointains avaient remplacé rires et paroles. En entendant les cris poussés par les proies débusquées, il ne put s’empêcher de sourire. Cela lui arrivait rarement, mais il était en joie. Quel bon tour il allait leur jouer !
Il portait une longue pèlerine et des bottes en cuir. Son justaucorps et sa chemise lui donnaient un air précieux et rappelaient un peu les tenues de temps révolus. Tout de noir vêtu, il était beau et effrayant à la fois, attirant et repoussant. Curieusement, il n’avait pas pris la peine de se munir de sa canne. Si les gens l’avaient vu à ce moment-là, ils auraient été bien surpris de la grâce avec laquelle il se déplaçait.
Il gagna la première maison, s’éleva d’un bond agile dans les airs et souleva le toit.
Chaque nuit qui vint ensuite, il procéda de la même manière. En un temps record, il était au courant de tous les secrets les mieux gardés, les plus inavouables, des villageois. Ce qui se passait derrière les volets clos n’avait plus aucun mystère pour lui.
Il était prêt à se venger. Il passa à l’action. Il déballa tout ce qu’il avait appris sur la place public, au sortir de la messe, par un dimanche ensoleillé. Untel batifolait, untel était avare, untel autre buvait. Il parla aussi de ceux qui commettaient l’adultère dans le lit conjugal ou ailleurs. Il n’en finissait plus. Il avait un mot pour chacun et n’oubliait personne.
Quand il eut terminé, il s’éloigna en clopinant, s’appuya sur sa canne, son bardas sur l’épaule. Il quittait le village pour ne plus y revenir. Le mal était fait. Tous se regardaient, qui avec suspicion, qui avec colère, qui avec mépris. Il avait réussi à semer la discorde. Il partait faire de même dans un autre hameau.
Les anciens faisaient remarquer ici que, curieusement, le boiteux n’avait pas vu les enfants agenouillés en prière près de leur petit lit, ni les mères allaitant leurs bébés en chantant des berceuses, ni les pères sculptant des jouets de bois après leur dure journée de travail, ni les vieux contant des histoires à la veillée, ni les couples s’embrassant tendrement, ni rien de ce qui était beau, ni rien de ce qui était bien.
Mais le diable pouvait-il accéder à ces instants magiques de pur bonheur, de grande bonté ? Cela aurait été reconnaître une fois pour toutes qu’il avait perdu, que parmi ces âmes humaines-là, dans leur imperfection, certaines avaient choisi, en dépit des obstacles et des embûches qu’il avait placé sur leur chemin, la lumière de l’amour.

Véronique Vauclaire (2003)

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