Le charbonnier et les petits nains

(Conte)

Dans la forêt, très à l’écart de la dernière habitation, un charbonnier s’était construit une petite maison. Ce terme est d’ailleurs un bien grand mot pour décrire sa demeure, qui tenait plus de la cabane que d’autre chose. Mais il y était heureux, c’est bien là le principal.
Il parlait aux oiseaux, dansait avec les papillons, faisait maintes cabrioles avec les lapereaux et la course avec les biches et les faons. Il était un peu simple et se trouvait bien plus proche des animaux de la forêt que des hommes, qu’il craignait. Ils étaient si prompts à la moquerie quand il se rendait au bourg leur livrer son charbon ! Même les enfants étaient parfois cruels, lui lançant des cailloux et le poursuivant tout au long des ruelles.
Il se nourrissait pour l’essentiel de petits fruits cueillis dans la forêt, de céréales glanées au bord des champs, d’oeufs et de jambon qu’il avait reçus en échange de son charbon.
C’était quelqu’un de doux et de patient.
Une grotte, au sommet de la montagne, était l’entrée du domaine des nains. Grâce à eux, à l’insu de tous, la montagne, creusée de milliers de galeries, était un vrai gruyère.
Ils s’enfonçaient profondément dans les boyaux, leurs outils accrochés à leur large ceinture. Ils cherchaient des métaux – du fer, bien sûr, mais aussi de l’argent et de l’or – qu’ils fondaient avant d’en faire des objets qu’ils chargeaient d’une puissante magie.
Leurs épées étaient invincibles et leurs haches indestructibles. Leurs timbales donnaient un goût incomparable même aux vins les moins bons. Leurs parures, qu’ils offraient aux fées et aux elfes, étaient superbes.
Les nains connaissaient tout de l’existence du charbonnier. Ils ne frayaient pas avec lui car ils ne voulaient pas que les humains connaissent leur existence.
Ils le portaient pourtant en très haute estime et il leur arrivait, parfois, de laisser devant sa porte un petit cadeau – un couteau, une timbale, une hache, autant de choses dont il avait l’utilité. Lui ne savait qui remercier ; alors il s’adressait bien fort aux quatre vents.
Le petit charbonnier vécut très longtemps solitaire. Les années passant, il trouvait ses livraisons de plus en plus pénibles à effectuer. Le trajet lui semblait plus long, et la charge lui paraissait plus lourde.
Un soir, un nain qui s’était éloigné de la grotte pour une courte promenade vint à se blesser gravement. Le charbonnier le trouva, l’emporta dans son logis et le nourrit jusqu’à ce qu’il soit suffisamment rétabli pour retourner dans la montagne.
Il le revit, de temps en temps, bien après la tombée de la nuit. Ils ne se parlaient guère ; il n’est pas toujours besoin de langage pour bien communiquer. Ils étaient des amis, tout simplement. Mais, si le nain ne semblait pas vieillir, le charbonnier, lui, sentait les années peser de plus en plus .
L’hiver s’installa, froid, sombre, triste. Le nain restait dans la chaleur des forges. Dehors, la neige épaisse recouvrait tout d’un blanc manteau. Le charbonnier se donnait sans compter, nourrissant les animaux qui ne trouvaient plus rien, abreuvant les oiseaux, allant jusqu’à offrir un gîte à ceux qui se mouraient de froid. Il ne mesurait pas la faiblesse de ses forces.
Par une nuit sans lune, il s’éteignit sans bruit, sans se faire remarquer, comme il avait vécu.
Si ses semblables ne s’étonnèrent même pas de ne plus le voir, il en alla tout autrement du petit peuple des nains.
Ils le pleurèrent longtemps. Ils lui creusèrent une tombe et le mirent en terre. Les fées firent pousser en cet endroit des buissons de pervenches et des bosquets d’églantines.
On dit que, cachée dans les genêts, on pourrait passer à côté sans en voir l’existence.
On dit aussi que les nains veillent à ce que personne ne vienne troubler le repos du seul humain qui les ai contemplés, du seul homme qu’ils aient aimé.

Véronique Vauclaire (Les Veillées des Chaumières – 2006)

Le charbonnier et les petits nains

La fée dans une cage dorée

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Trois cailloux bleus

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