Le château des enfers

(Conte)

C’était une lourde bâtisse de granit noir, plantée au sommet d’une haute montagne, au bord d’un profond précipice. Un chemin caillouteux et sinueux y grimpait difficilement, si étroit que même un mulet n’aurait pu l’emprunter. Il était pourtant le seul accès à relier ceux du château à la vallée.
Au village, nul ne voulait savoir ce qui s’y passait, ni y être mêlé d’aucune manière. Les anciens étaient formels dans leur mise en garde. Les rares contacts qu’il y avait eu au cours des siècles passés n’avaient jamais rien apporté de bon. Au contraire…
De plus, la nuit, on percevait de curieuses lueurs et de sombres fumées s’élever au clair de lune. Forcément, les imaginations allaient bon train, que l’on laissait libres de s’épancher à la veillée.
La réalité était pire que tout ce que ces braves gens pouvaient envisager dans leurs plus terribles cauchemars. Le château était la demeure terrestre du Prince des ténèbres. Il s’y était entouré d’une vaste cour de sorcières et de sorciers, de démons, de trolls et de créatures sorties tout droit du gouffre des enfers.
Dans la journée, le temps semblait y suspendre son vol. La nuit était le témoin privilégié de toutes leurs dépravations. Messes noires, orgies, sacrifices humains ou autres, leur permettaient d’agrémenter les heures. Et puis, dans les cachots croupissaient de pauvres choses qu’ils s’amusaient à torturer régulièrement. Elfes, fées, nains, lutins et sotrées étaient des victimes de choix, leur magie leur permettant de survivre longtemps à ces jeux cruels.
Augustin était un petit garçon aux cheveux bouclés comme ceux d’un angelot. Il avait encore les rondeurs de l’enfance. Il approchait de ses huit ans, mais on lui en aurait facilement donné deux de moins. D’une insatiable curiosité, il allait souvent traîner ses sabots en bas du chemin interdit. Le Petit Peuple qui vivait dans la forêt, il y croyait ferme. Il faisait partie de l’histoire et de la vie du pays. Pour le reste, il voulait des preuves. Quant au danger que pouvait présenter une telle entreprise, il l’ignorait superbement !
Ce jour-là, il faisait trop chaud pour rester immobile en plein soleil, à attendre sans doute pour rien. L’enfant décida donc d’aller se promener à l’ombre des feuillus, le long du ruisseau qui courait sous la montagne. Il savait qu’il y avait par-là de fort jolies grottes qu’il entreprit de revisiter. Au moins serait-il un peu au frais…
C’est tout au fond de l’une d’elles qu’il trouva les premières marches d’un escalier taillé à même la montagne. Il semblait s’élever bien haut, en colimaçon…
Pris par l’aventure, il ne réfléchit guère avant de s’y élancer. Il ralentit bien vite cependant. L’obscurité y était si pesante… Devinant que la montée risquait de durer longtemps, il ménageait ses forces. Pour éviter de donner l’alerte, il avait retiré ses sabots qu’il avait accrochés à sa ceinture. La pierre était rugueuse sous ses pieds nus. Il préférait ne pas imaginer toutes les bestioles qui croisaient son chemin et le frôlaient parfois.
Au bout de ce qui lui sembla être une éternité, il parvint à une sorte de porche, surmonté d’une affreuse gargouille. L’escalier ne continuait pas. Il s’aventura dans la salle, qu’il devina faire partie des sous-sols du château. Elle était vaste et paraissait vide. Pourtant, venant du sol, il percevait de faibles râles et des soupirs désespérés. Ce n’est qu’en s’approchant encore qu’il découvrit une multitude de petites grilles remplaçant les dalles par endroits. Elles étaient fermées par de gros cadenas.
Sans le savoir, il venait de découvrir les cachots et leurs malheureux habitants. Les clés étaient toutes accrochées à des clous, à l’extrémité de la pièce. Il n’eut aucune peine à s’en saisir. Encore quelques instants, il les libérait tous.
En une longue procession, le petit Augustin en tête, ils descendirent l’escalier, la peur au ventre, s’attendant à tout moment à être rattrapés. Ce n’est qu’arrivant à l’air libre, de l’autre côté du ruisseau, en pleine forêt, qu’ils respirèrent à nouveau.
Petit à petit, tous reprirent force et vigueur. Ils décidèrent alors de s’unir pour anéantir les lieux de leur martyr.
Tout autour de la montagne, ils firent une ronde, unissant leur magie dans un grand élan d’amour. Augustin en était. Il fallut quelques temps avant que la terre ne se mette à trembler. Là-haut, pris par leurs diableries et trop sûrs d’eux pour s’inquiéter de quoi que ce soit, ils ne perçurent le danger qu’à l’instant où la montagne s’ouvrit, engloutissant le château des ténèbres.
On dit que, depuis, on se sent mieux dans la vallée. Le petit Augustin, quant à lui, s’est fait tant d’amis dans l’aventure qu’il passe le plus clair de ses journées à courir les bois, semant son rire et ses cris de joie aux quatre vents.

Véronique Vauclaire (2003)

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