Le château du clair de lune

(Conte)

Les anciens racontent qu’il est un endroit, en plein coeur des marécages, qu’il vaut mieux éviter, surtout les nuits de pleine lune. Pourquoi ? Personne ne s’en souvient en vérité. On le sait et c’est bien suffisant.
Les marais étaient tout simplement dangereux. De jour déjà, les tourbières, les sables mouvants, les trous d’eau étaient autant de pièges mortels à éviter. Et puis, il y avait aussi les sangsues, les serpents, les araignées et les crapauds urticants. Autant de bestioles dont il était inutile de trop s’approcher. Le jaune orangé pimpant des boutons d’or, le blanc et le rose des nénuphars, le vert soutenu des roseaux semblaient vouloir atténuer un peu la noirceur de l’endroit, sans y parvenir toutefois. On s’y sentait mal à l’aise, comme si on devinait la présence de quelque chose de plus, que l’on ne parviendrait pas à deviner. Y aller de nuit aurait relevé de la pure folie. Comment serait-il possible d’éviter tous ces dangers dans l’obscurité ?
On dit qu’il existait autrefois un chemin, une langue de terre, qui menait sans encombre au coeur du marécage. Personne ne savait plus où il se trouvait depuis bien longtemps et, d’avis unanime, ce n’était peut-être pas plus mal !
L’été était déjà bien entamé. L’air nocturne ne suffisait pas à rafraîchir l’atmosphère. Il était donc bien difficile de s’endormir. Marceline sortit pour une courte promenade, histoire – sans doute – de trouver un peu de fraîcheur. Elle avait seize ans. Elle était belle. Elle rêvait à un prince charmant, comme ceux dont on lui parlait à la veillée.
Prise dans ses pensées, réalisa-t-elle sur quel chemin elle s’engageait ? Rien n’est moins sûr. Quand elle comprit qu’elle avait retrouvé, par le plus grand des hasards, celui qui menait à l’intérieur des marais, elle n’osa faire demi-tour de crainte de s’égarer. Entre deux maux, mieux vaut choisir le moindre. Elle décida donc d’avancer encore un peu.
Plus que quleques pas pour qu’elle soit au tournant. Heureusement que la lune brillait fort. Au moins, elle pouvait voir où elle posait les pieds. Elle releva la tête pour voir quel paysage allait s’offrir à elle.
Un château de conte de fée était là ! Magnifique, d’une élégance rare, attirant au possible. Qui pouvait bien y vivre ?
Passé la lourde porte, le spectacle était plus étonnant encore. On s’y serait cru un jour de grand marché. La place était couverte de dizaines d’étalages. Les marchands haranguaient une foule bigarrée requérant un prix dérisoire même pour les objets les plus beaux, les plus précieux.
L’ennui, c’est que Marcelline – tout comme les gens de ce château apparemment – n’avait pas un sou en poche.
Ils finirent par comprendre que la belle enfant n’avait pas d’argent et n’achèterait rien. De colère, ils se transformèrent tous en monstres hideux, aux écailles luisantes, aux dents plus acérées que des poignards. Ils étaient visiblement prêts à la dévorer, peut-être pour la punir, peut-être pour la garder près d’eux à tout jamais.
Marcelline n’eut pas besoin de réfléchir beaucoup. Elle se retourna, prit ses jambes à son cou, se précipita hors des murs. Dans sa fuite, elle ne prenait même pas la peine de vérifier qu’elle restait sur l’étroit sentier. C’est par miracle qu’elle réussit à regagner le village sans encombre.
On dit qu’on ne la vit plus jamais sortir en pleine nuit. On dit aussi qu’elle passa beaucoup moins de temps à rêver. Elle épousa le maréchal ferrant du village, lui donna de beaux enfants, et cela suffit bien à l’occuper.

Véronique Vauclaire (2003)

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