Le lac du violoneux

(Légende du Lac de la Maix)

Le soleil couchant déverse sur les chaumes les torrents d’une douce lumière. L’été touche à sa fin. De-ci, de-là, tout au long du chemin, des pommiers lourdement chargés de fruits sucrés et odorants coupent les aubépins.
Une cloche sonne sur les hauteurs. L’heure approche déjà pour les villageois d’aller prier à la chapelle. Dans les regards de ceux qui commencent à gravir le sentier, nulle gaieté. Le curé va encore les rabrouer, les clouer au pilori pour chaque rire, pour chaque regard un peu tendre échangé. Aucun amusement n’est bon. Pour cet homme, tout est péché.
Demain, dans la matinée, c’est lui qui mariera la jolie Marie et Louis. Tous deux sont jeunes. Il s’est chargé de bien les préparer au sérieux des devoirs et des tâches qui les attendent.
Les habitants du bourg sont venus et ont écouté le curé avec attention, avant de s’en retourner à leurs occupations. Il faut encore s’occuper des animaux, les préparer pour la nuit, et maintes autres choses encore avant la veillée.
Les volets ont été tirés, les portes verrouillées. Non pas que l’on craigne les voleurs, mais sait-on jamais ce qui peut se passer… On raconte ici d’étranges légendes. On évoque, bien sûr, les fées qui dansent en rond dans les clairières ; les sotrées, ces petits êtres malicieux qui portent chapeau pointu et nous visitent la nuit – oh, ils savent être discrets ! – et choisissent de nous rendre mille menus services ou de nous jouer quelques tours à leur façon selon leur humeur ; le Diable que l’on redoute ; les sorcières qui vont à la croisée des quatre chemins faire leur sabbat, sacrifient des poules noires dont elles projettent le sang aux quatre points cardinaux en proférant de curieuses incantations et jettent des sorts.
Entre le sermon du curé qui les menace de finir en enfer et les contes racontés à la veillée, difficile de s’endormir serein. La nuit s’est, entre-temps, parée de toutes les craintes humaines et de toutes les magies. Nul n’irait voir au dehors ce qui s’y passe. Le murmure du vent dans la cime des sapins, un hululement lointain, la queue rousse d’un renard qui se faufile entre les haies, et tant d’ombres dont on ne sait plus ce qu’elles sont, et tant de bruits que l’on n’identifie pas et qui vous glacent parfois le sang…
Dans la ferme, le vieux plancher craque ; les meubles respirent ; la comtoise égrène les heures ; Marie chante. C’est un chant doux comme une caresse sur la joue d’un enfant ; un chant chargé d’espoir et de promesses… Elle semble vivre déjà le grand bonheur qui l’attend demain.
Doucement, sans la brusquer, Morphée vient la prendre dans ses bras.
Le soleil s’est levé. Le premier chant des coqs, un cheval qui s’ébroue, le meuglement d’une vache, ont éveillé les habitants. Chacun s’en va vaquer à ses occupations après avoir pris un solide petit-déjeuner composé de soupe épaisse, de munster, de pain gris et d’un gros bol de café noir à peine sucré.
Pour Marie, il est l’heure de se préparer. Les vieilles sont venues l’aider à s’apprêter qui en profitent pour lui prodiguer quelques utiles conseils. La cloche qui sonne cette fois n’effraie personne. L’allégresse est dans l’air. Les promis sont beaux et visiblement très épris.
Depuis quelques jours, les femmes ont préparé le repas de la noce. Toutes ont participé, dans la mesure de leurs possibilités. Les hommes ont dressé les tables sur la place du village. Chacun a apporté ses bancs et sa vaisselles. Les enfants ont couru l’orée des bois et des champs. Ils en ont rapporté des fleurs par brassée, des lierres et des mousses.
Le prêtre unit enfin Marie et Louis et bénit l’assemblée. Les sermons, il les réserve pour ce soir. Il en aura à leur reprocher !
Après les félicitations d’usage et les embrassades, tous prennent place autour des tables. On porte des toasts – parfois coquins – aux jeunes mariés. L’heure est à la fête. Les rires fusent. Tous sont heureux.
Voici quelqu’un qui arrive le long du chemin. Les inconnus, au village, on s’en méfie d’ordinaire. Mais aujourd’hui ? Il porte un long manteau, un maigre balluchon qui se balance au bout d’un long bâton. A sa main, un étui à violon. Quand il propose d’en jouer en échange d’un repas, tous sont d’accord ! Pour être accueilli, il l’est, à bras ouverts! Ainsi, on va avoir de la musique ; on va pouvoir danser.
Le gâteau de mariage à peine terminé, on pousse les tables ; on fait place nette. Dès les premiers accords, les pieds s’agitent. Les jeunes, les vieux, et même les enfants… Nul ne peut résister à l’appel entraînant. On danse des heures durant.
Quand la cloche de la chapelle appelle à la prière, personne ne répond. On veut danser encore ! Mais le veut-on vraiment ? La musique semble avoir pris possession des corps et des esprits.
Sous les pieds des danseurs, une source a jailli qui prend force et vigueur. L’eau s’insinue partout. Le niveau monte. Nul ne s’en soucie. On danse tant que l’on peut. Perçoit-on le danger ? Rien n’est moins sûr ! En quelques minutes à peine, le village se retrouve sous les eaux.
Dans la chapelle, la cloche appelle encore à la prière, chaque soir, inlassablement. Du fond du lac, dans son écrin de sapins, seul le violon du Diable lui répond, lointain, qui continue à faire danser depuis plus de cent ans des ombres insaisissables.

Véronique Vauclaire (2003)

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