Le loup

(Conte)

Lors de leur dernier sabbat, les sorcières l’avaient invoqué à l’aide d’incantations qu’il leur avait soufflé. Le rituel ancien avait été respecté ; la prophétie s’était réalisée. Il était enfin de retour. Non pas dans un corps d’homme comme il l’aurait souhaité – il en avait tant dupés sous cette forme par le passé ; les gens sont si crédules ; les âmes sont faciles à voler – mais sous l’apparence d’un loup.
Comprenons-nous bien. Il ne s’agit pas ici de l’un de ces animaux faméliques qui feraient presque peine à voir, bien que tous les craignent dans les campagnes. Mais d’un animal puissant, d’un chef de meute, aux longs poils noirs et soyeux, aux crocs acérés.
Ce massif forestier, il le connaît bien. Chaque ravin, chaque carrière, chaque grotte, il les a déjà visités. Il sait se faufiler dans les sapinières dont il apprécie la quasi obscurité pour mieux se dissimuler aux regards. Il aime y entraîner ses proies.
Les bosquets de feuillus possèdent leur propre magie ; il n’y a guère d’alliés. Toutes ces fleurs, toute cette lumière, toutes ces rivières qui murmurent sur les galets… Ces lieux sont le domaine des fées et des sotrées qui, chacun le sait, choisissent souvent d’aider les humains.
Personne aux alentours, il sort du couvert des sapins. Les animaux l’évitent qui sont, eux, difficiles à tromper. Le hameau est un peu plus bas, à mi-chemin de la vallée. Ce soir, il n’y va qu’en reconnaissance. A cette heure, ils doivent tous être à la veillée, dans une des fermes, à se raconter des légendes anciennes en croquant quelques pommes juteuses ou quelques gâteaux, au milieu des jeux et des cavalcades de leurs enfants. S’ils savaient…
Pour étonnant que cela puisse paraître, il n’aime guère les petits. Leur innocence, la confiance aveugle qu’ils ont en leur prochain, et cet amour qu’ils vous donnent sans condition… Ils sont encore trop proches de Dieu. Lui préfère la noirceur, les âmes déjà corrompues, celles qui doutent, celles qui aspirent à la richesse et aux honneurs, celles qui mentent, celles qui trichent.
Le voilà sur la place du village. Oh, ce n’est qu’un tout petit village avec son église, sa fontaine, son lavoir, sa mairie qui fait également office d’école ! Il n’y a pas de commerce ici. Les gens du pays font pousser leurs légumes, récoltent les fruits et les céréales. Ils ont quelques bêtes. Ils font eux-mêmes ce dont ils ont besoin, qu’il s’agisse de linge, de sabots, de meubles, d’outils et de bien d’autres choses encore. Tous les petits métiers sont représentés. Point n’est besoin d’argent, on troque.
La porte de l’église s’ouvre et le curé en sort, qui s’en va rejoindre ses ouailles – lui aussi apprécie ce moment de détente où il se sent plus proche de ses paroissiens. Dans l’obscurité, les yeux du loup se sont mis à rougeoyer. Le prêtre, c’est l’ennemi de toujours. S’il pouvait… Mais il hésite à se dévoiler déjà. Et pui, aurait-il encore un adversaire à sa mesure ? Il se plaque contre un mur et attend son heure. La quatrième maison sur la droite est toute illuminée. Ils ont dû faire une flambée, allumer des bougies ou des lampes à pétrole. Il se glisse à la fenêtre et les regarde avec attention, les uns après les autres. A présent, il faut choisir. Qui sera le premier ?
Mais un enfant l’aperçoit au travers des carreaux, qui crie déjà « au loup ! ». Des torches sont préparées à la hâte. Les hommes les plus forts saisissent qui une hache, qui une fourche. Ils s’apprêtent à le chasser ; c’est une chasse à mort qui s’annonce. Les autres sont restés dans la ferme, à protéger les femmes, les enfants et les vieux.
Du plus profond de la nuit, soudain, d’horribles hurlements de terreur et de douleur mêlées ; des cris à vous glacer le sang.
Au petit matin, aucun des hommes n’est revenu. L’affaire est grave. Ils connaissaient la forêt. Ils n’ont pu se perdre ou se faire surprendre. Pour les anciens, c’est sûr, il y a quelque chose de surnaturel dans cette affaire.
Le loup est retourné dans son repaire, satisfait. Il compte bien y passer la journée. Il n’oeuvre qu’à la faveur de la nuit. Ses victimes, il les a ramenées sur le parvis de l’église, dépecées et le coeur arraché. Il veut que l’homme de Dieu comprenne enfin à qui il a à faire ; qu’il en tremble et perde ses moyens.
Victorine a quinze ans. Elle est lavandière. Elle a le coeur pur et l’âme simple. Elle aurait voulu entrer au couvent mais elle a trop de frères et sœurs. Le père et la mère comptent sur elle. C’est difficile souvent. Alors, ces moments-là, elle les offre, un peu comme une prière.
Cet après-midi, elle doit aller chercher des fagots et des pommes de pin pour allumer le feu. Si elle pouvait trouver quelques girolles ou d’autres comestibles elle saurait bien quoi en faire. Evidemment, ce n’est guère prudent après ce qui s’est passé la veille. Mais bon, il fait grand jour et l’ouvrage doit être fait. Et puis, celui dont tous commencent à murmurer le nom ne l’effraie pas vraiment.
Elle traverse le bois de feuillus sans crainte aucune. La lumière qui danse à travers les feuillages dans les clairières, le chant des ruisseaux et des oiseaux, les fleurs de toutes les couleurs, tout l’enchante et la ravit.
Encore quelques centaines de mètres avant la sapinière où elle aime ramasser son bois. Pourquoi cet endroit plus qu’un autre ? Elle aime tout simplement l’odeur qui se dégage du sapin quand il brûle à hautes flambées.
Tout à coup, le loup, immense, se dresse devant elle dans la pénombre. Et là où les hommes ont échoué…
Au lieu de lui opposer des armes, elle lui ouvre les bras. Elle lui offre tout l’amour, toute la compassion qu’elle éprouve pour lui. Elle pleure, oui, mais ce sont des larmes qu’elle verse pour lui. Un grand vent s’est levé, qui fait voltiger ses longs cheveux et ses jupons, qui fait pleuvoir sur elle mille fleurs de chèvrefeuille et de pétales d’églantines venus dont ne sait où.
Face à tant de bonté, le loup s’est désagrégé, poussière emportée de-ci, de-là, par divers courants. Cette fois encore, le Diable est vaincu. Il a échoué mais… Il reviendra ! Qu’on se le dise !

Véronique Vauclaire (2003)

Le loup

Le lac du violoneux

Le loup

La surprise

article suivant

Faire un commentaire