Le manoir oublié

(Conte)

A l’orée de la forêt, les grilles en fer forgé interdisent l’accès au manoir. Une grande clé rouillée peut seule permettre d’entrer dans le domaine. Le chemin qui mène à la grande maison ressemble aux anciennes voies romaines, pavé de pierres taillées de la même manière.
Aux alentours, un parc immense où la nature semble être préservée, protégée. On y trouve des sapins, des marronniers, des cytises, des bouillons blancs, des noisetiers et des noyers, des bosquets de mûres sauvages et de myrtilles, et, selon les saisons, des colchiques, des jonquilles, des pervenches et du chèvrefeuille. Seuls les rosiers qui embaument l’air de mai à octobre portent l’emprunte de l’homme. Les cerfs, les biches, les faons s’y promènent en liberté. Les écureuils s’y régalent de fruits sauvages.
La façade claire, aux lignes racées, ne rebuterait pas le promeneur qui voudrait s’y reposer. Pourtant, personne n’y vient plus depuis longtemps ; depuis que des gens des alentours la prétendent hantée. Les volets en sont clos.
Passé la lourde porte en chêne massif, un gigantesque escalier de marbre rose nous accueille au fond du vestibule. Au rez-de-chaussée, la cuisine a gardé son antique fourneau, ses batteries de casseroles en cuivre ternies par le temps, sa rangée de pots à épices soigneusement alignés sur le large buffet. Au centre, une longue table de ferme attend que quelqu’un vienne y préparer repas et banquets. Tout est couvert de poussière et pourtant tout semble prêt à renaître à la vie.
De l’autre côté, la salle à manger, le salon et une vaste salle de bal cachent sous des housses poussiéreuses de merveilleux trésors de marqueterie, d’or, d’argent, et de tableaux anciens où les natures mortes alternent avec des paysages et des scènes de chasse. Les aiguilles de la comtoise du salon se sont endormies sur la demie de vingt-deux heures, faute d’avoir été remontées. Pourtant, la manivelle y est, prête à faire son office.
A l’étage, les chambres – la plus vaste que l’on imagine être celle des propriétaires des lieux, puis viennent celles des invités et enfin celles des enfants – et des salles d’eau à chaque extrémité du long couloir. Ici aussi, tout dort sous d’épais linges. On devine, aux formes, des lits monumentaux, des bergères, des divans, des tables de chevet, un cheval à bascule dans la chambre des petits et de vieilles poupées aux robes fanées.
Un sentiment étrange nous étreint au fur et à mesure de notre visite. Cette demeure, nous voudrions la faire nôtre, la peupler de rires d’enfants, de bruits de courses éperdues, de glissades échevelées sur la rampe lustrée du vieil escalier ; nous voudrions la débarrasser de toute la poussière accumulée, soulever les housses qui dissimulent dans leurs plis tant de belles choses, placer des bouquets sur les tables et les guéridons, remonter la comtoise et faire jouer l’antique gramophone.
Par une nuit d’orage, des randonneurs égarés y sont entrés ; un peu par effraction, un peu par obligation, le temps de s’abriter.
Ils ont essuyé la grande table de la cuisine, ont sorti des sacs à dos leur casse-croûte et l’ont mangé à la lueur de bougies trouvées dans le buffet. Quel anachronisme que ces sandwichs et ces barres chocolatées ! Le tonnerre faisait trembler les volets et les vitres et, par les interstices, ils devinaient sans peine les lueurs blanches et orangées des éclairs. Pour eux, il n’était pas question de reprendre la route.
Ils ont alors pris possession de la chambre des maîtres, ont retiré les linges. Le lit était fait. Une fragrance légère de savon et de lavande s’en élevait encore. L’édredon moelleux était trop attirant pour qu’ils ne s’y réfugient pas. A peine couchés, ils se sont endormis. Pourtant, il était tôt encore.
Au coeur de la nuit, à l’étage inférieur, la comtoise s’est remise en marche ; les housses se sont effacées, les tables se sont chargées des mets les plus fins comme pour une grande réception. Des bruits ténus sont arrivés du dehors de sabots de chevaux allant au pas et de roues de calèches. La porte s’est grande ouverte un moment puis refermée doucement. Dans la salle de bal, un orchestre en livrée jouait les premières mesures d’une musique surannée. On percevait sans peine des murmures de conversations, des rires étouffés, le bruissement léger des crinolines et l’odeur entêtante des cigares qui se mêlait à des parfums de roses et de magnolias épanouis.
Les cliquetis des couverts en argent, la mélodie des verres en cristal taillé s’y sont vite ajoutés. Le vin et le champagne devaient couler à flots.
Dans la salle de bal, la musique s’est faite plus entraînante.
A l’étage, ils se sont réveillés, étonnés comme on peut l’être au sortir d’un rêve pour entrer dans un songe. Ils ont descendu l’escalier à pas feutrés. L’atmosphère du manoir avait changé. Mais nulle trace d’une quelconque présence.
Ils ont ouvert les porte de la salle de bal. Des ombres enlacées valsaient, en robes longues et habits de soirée, qui ne paraissaient pas s’apercevoir de leur présence.
Ils sont restés là, à contempler cette scène surréaliste, comprenant tout doucement que la grande maison leur dévoilait un peu de son âme et faisait revivre pour eux, l’espace d’une nuit, une fête du temps passé.
La comtoise s’est arrêtée sr une heure. Tout s’est estompé progressivement puis évanoui. Seuls subsistaient encore le parfum des fleurs, l’odeur des cigares et quelque chose dans l’air, une impression insaisissable.
Ils sont retournés se coucher. Le soleil filtrant au travers des volets, le chant des oiseaux dans les arbres du parc, les ont éveillés. Ils ont refait le lit, remis les housses. Ils ont repris leur maigre bagage et ont refermé derrière eux la porte du manoir. Ils sont partis sans se retourner. Ils ont franchi les grilles. Que leur restait-il de cette étrange nuit ? Une poignante tristesse à l’idée de ce qui ne serait plus et, peut-être, l’envie de se dire qu’ils avaient tout imaginé.

Véronique Vauclaire (2003)

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