Le pays des ombres

(Conte)

On raconte que, depuis des temps immémoriaux, des gens comme vous et moi seraient capables de percevoir des phénomènes étranges, un peu comme s’ils avaient la faculté de pénétrer une autre dimension, un univers parallèle au nôtre en quelque sorte.
Caroline était de ceux-là. C’est le plus souvent à la nuit tombée qu’elle voyait des ombres longer les clôtures, se faufiler dans les jardins, sans qu’aucun bruit ne se fasse entendre. Ces êtres étaient comme encapuchonnés dans de longs manteaux gris ou marron. Elle ne pouvait voir leur visage. Etaient-ils vivants ? Etaient-ils morts ? Elle n’aurait su le dire.Habitant près d’un vieux cimetière mérovingien, elle se demandait parfois s’ils n’étaient pas les esprits des moines de l’abbaye rasée depuis fort longtemps. Quoi qu’il en soit, elle avait appris à vivre avec ces habitants clandestins, même si elle ne désirait pas particulièrement leur présence.
Caroline était pieuse et la piété n’était pas un vain mot pour elle. Elle croyait fermement au pouvoir de l’amour, de la lumière, de la compassion. Si elle pouvait aider, soulager quelqu’un, elle n’hésitait pas. Le mal et les ténèbres ne l’effrayaient pas. Qu’avait-elle à craindre, bien ancrée dans ses convictions profondes ?
Quand arriva l’été, elle décida de voyager un peu, sa famille étant au loin. Il serait bon de retrouver ceux qu’elle aimait, ne serait-ce que quelques jours.
Parvenue à sa destination, elle s’installa en pleine forêt, dans un tout petit hameau accroché à flanc de montagne, au-dessus d’un lac magnifique. Les heures y passaient, sereines, sans que rien ne vienne troubler son repos ou ses réflexions. Elle était chez elle. Elle se ressourçait. Elle était bien.
Au cours de ses pérégrinations aux alentours, elle parvint à un vieux menhir. Tout moussu certes et érodé par les intempéries et les ans, mais debout bien droit au milieu de la clairière.
Tout autour, l’herbe était douce sous les pieds. Elle invitait à s’allonger, à rêvasser sous les frondaisons des châtaigniers et des chênes envahis de gui.
Sans le vouloir, Caroline venait sans doute de découvrir l’un de ces anciens lieux de culte païen dont parlait l’histoire de la région. En une époque lointaine, druides et guérisseurs étaient légion ici.
Elle s’endormit paisiblement parmi les digitales et les campanules. De-ci, de-là, des papillons voletaient gaiement, accompagnés des trilles des oiseaux.
Bien des heures passèrent avant qu’elle ne s’éveillât. C’est la fraîcheur du soir naissant qui la fit émerger de ses rêves. Les ombres s’étendaient un peu partout.
Sa vision s’adaptant au manque de luminosité, elle commença à apercevoir des formes humaines glissant entre les arbres. Toutes convergeaient vers le menhir. Elles ressemblaient suffisamment à celles qu’elle voyait régulièrement chez elle pour qu’elle puisse les identifier.
Jamais les autres ne lui avaient fait le moindre mal. Jamais elles ne s’étaient occupées d’elle. Elle resta donc immobile, agenouillée dans l’herbe, à les regarder réitérer les gestes pratiqués lors des cérémonies d’antan.
Aucune musique, aucun son ne se faisait entendre. On donnait ici, dans ce lieu, un mime sans se soucier des spectateurs.
La brume s’était levée du lac et enveloppait déjà le bas des robes des créatures. Si Caroline voulait retrouver son chemin, il fallait y aller maintenant. Après, il serait peut-être trop tard. Et puis l’humidité la glaçait jusqu’aux os après la chaleur de la journée.
Elle s’en retourna donc, laissant derrière elle se mouvoir des ombres insaisissables qui répétaient sans cesse les mêmes gestes, peut-être depuis fort longtemps.
Qui saurait dire de quel côté de la balance du bien et du mal elles pencheraient ?
En vérité, nul ne le sait. Les anciens n’en parlaient pas. A croire qu’elles n’existeraient que dans l’imagination de quelques-uns.

Véronique Vauclaire (Les Veillées des Chaumières – 2006)

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