Le petit des sorciers

(Conte)

C’était un beau village, en pleine montagne. Très à l’écart, on s’y rendit par une série d’échelles. Les habitants y vivaient donc un peu en autarcie. Les visiteurs y étaient rares – un colporteur parfois, le facteur de la vallée exceptionnellement. Pour le rendre plus gai, ses habitants avaient sélectionné les plus belles essences qui croissaient à proximité et en avaient planté devant les maisons, près du lavoir et devant l’église. Le soleil levant jouait avec les fleurs naissantes, s’y perdait dès qu’elles s’ouvraient.
Une famille de sorciers s’y était installée, il y a très longtemps. Ils soignaient, à l’occasion, par l’utilisation des simples – arnica, reine des prés, digitale, sureau, thym, et tant d’autres encore. Quand cela ne suffisait pas, ils faisaient appel à une science qu’il vaut mieux ne pas trop évoquer ici. Ils auraient pu être très aimés si leur regard n’avait été aussi perçant – on aurait dit qu’ils lisaient en vous comme dans un livre ouvert. Et puis, on savait bien qu’à la nuit tombée, quand tous allaient à la veillée chez l’un ou chez l’autre, eux prenaient une autre direction. Personne n’essaya jamais de les suivre. Pour être honnête, on les craignait beaucoup. On avait peur d’eux comme on avait peur de tout ce que l’on ne connaît pas. Même plus encore car les imaginations étaient fertiles, qui se rajoutaient les unes aux autres. On supposait bien ce qu’ils pouvaient faire…
Advint qu’un jour ils eurent un enfant. De son berceau d’osier tressé suspendu au plafond, il allumait le feu et les lampes à pétrole. Les objets qu’il convoitait allaient se poser tout droit entre ses menottes. Ses parents étaient ravis. Tout s’annonçait au mieux. Goderick était visiblement doué.
Pour les habitants du hameau, cela aurait pu être un sorcier de trop si… mais n’anticipons pas.
Quand il commença à marcher, non pas à quatre pattes, mais bien campé sur ses petites jambes, on vit alors un phénomène nouveau. Des fleurs apparaissaient dans l’empreinte de ses pas. Partout où il était allé, ce n’était plus qu’un long chemin fleuri. Cela fit peur mais on se posa bien des questions. Et puis, ses parents avaient l’air tantôt mécontents, tantôt inquiets. On voyait bien que cela ne leur plaisait pas, mais alors pas du tout.
En grandissant, l’enfant se mit à soigner tous les petits animaux des environs, se contentant de poser un doigt léger, qui sur le museau, qui sur le bec, comme s’ils devaient garder le secret de ce qu’il leur faisait.
Les sorciers décidèrent donc de l’emmener au grand rassemblement dans le but évident de le ramener sur le droit chemin. Des crapauds ou des serpents, on aurait compris, mais des fleurs… Et cette manie de guérir tout ce qui passait à sa portée… Quelque chose n’allait pas. Il fallait y remédier. Le plus tôt serait le mieux, mais n’était-il pas déjà trop tard ?
Par une nuit où l’astre lunaire brillait de mille éclats projetant de-ci, de-là, des ombres fantastiques, ils se rendirent donc tous trois en un recoin de la forêt, chargés de poules, de bougies noires et d’étranges ouvrages. Les autres devaient y être. Il fallait se hâter.
Quand ils parvinrent à l’endroit convenu, tout avait été préparé. La cérémonie allait pouvoir commencer. Ils firent donc un cercle et évoquèrent celui dont il vaut mieux taire le nom. Quand vint le tour de Goderick, on s’aperçut qu’il avait disparu !
Ils s’en retournèrent donc et le trouvèrent sur le chemin, jouant dans les eaux vives du ruisseau qui courait sur les galets, y faisant entendre une musique fort gaie. A la maison, il y eut une explication. Que n’avait-il pas fait !
L’enfant leur ouvrit alors son coeur. Il leur dit que lui ne voulait pas être un sorcier. Il voulait bien guérir les bêtes et les gens. Cela oui. Cela pouvait être vital, surtout dans un endroit aussi reculé que celui-là. Mais il ne voulait pas du reste. Il refusait, il reniait la part d’ombre qu’il avait reçue à sa naissance. Après tout, on ne lui avait pas demandé son avis ! Ses parents étaient consternés.
Il grandit en force et en beauté. Jamais il ne s’écarta du choix qu’il avait fait. Les puissances obscures qui ne l’attiraient pas n’avaient nulle emprise sur lui. Jusqu’à sa mort, il fut aimé eet respecté de tous.
Les anciens disent que, depuis, les mentalités ont changé ; que l’on peut voir naître un enfant sans le charger des fautes de ses parents, sans le condamner à l’avance.

Véronique Vauclaire (2003)

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