Le sortilège

(Conte)

On raconte par chez nous une étrange légende qui a pris naissance il y a des siècles de cela. Il y avait alors un château magnifique à la place des champs de blé et de tournesols qui surplombent le vieux village. En contrebas, un ruisselet courait entre les bosquets de saules et de châtaigniers. Des buissons d’iris sauvages et de mûres tempéraient sa course folle sur les galets.
On dit aussi que, dans ce château, demeurait une princesse magnifique. Ses longs cheveux noirs flottaient tout autour d’elle comme des étendards. Elle avait un visage d’ange, un port de reine. Son coeur était empli d’amour. Elle soulageait ses sujets du mieux qu’elle le pouvait, trouvait une parole gentille pour chacun, partageait les jeux des enfants. On aurait pu dire qu’elle avait l’âme fort belle.
Un prince vint un jour participer à un tournoi. Elle le trouva charmant. Lui offrant son écharpe, elle accepta de le voir défendre ses couleurs. Qu’il gagne ou perde, peu importait au fond. Seules comptaient les étoiles qui naissaient dans leurs yeux. A n’en pas douter, ils étaient fort épris.
L’histoire aurait pu connaître une issue heureuse mais les choses se passent rarement comme on s’y attend. Au coeur des marais vivait une vilaine sorcière. Bien que jeune encore, elle était d’une laideur repoussante, à l’image son âme qui était fort noire. Elle aussi avait croisé la route du prince. Elle avait depuis, ancrée en elle, l’obsession de se l’attacher.
Quand, par le bouche à oreille, lui parvint la nouvelle elle ne voulut y croire puis laissa exploser sa colère. Son prince et la princesse allaient se marier ! Les hérauts parcouraient la contrée pour l’annoncer à tous. Au château, on préparait une fête d’un faste inégalé de mémoire d’homme. Le royaume s’apprêtait pour les noces !
Mais elle n’allait pas rester là sans rien dire, les bras ballants. C’est sûr, il lui fallait un plan. Quand sa décision fut prise, elle sortit en ricanant le livre aux sortilèges, caché parmi d’autres sur l’étagère. Elle y chercha un moment la formule dont elle avait besoin, la lut attentivement puis rangea soigneusement le livre.
Déguisée en mendiante, elle prit la direction du château.
Elle découvrit les tourtereaux main dans la main près du ruisseau. Ils se murmuraient des mots doux et des secrets pendant que leurs chaperons se promenaient un peu plus loin et que son âme à elle hurlait vengeance.
Voyant combien leur amour rayonnait autour d’eux, elle ne leur proposa même pas quelque sordide marché. Elle traça rapidement en l’air quelques signes cabalistiques devant eux en prononçant une formule dans une langue étrange, connue des seuls initiés.
Dans l’instant, le prince se changea en un affreux corbeau qui alla se percher sur l’épaule de son aimée. Chassé par les suivants, il gagna le couvert des feuillages pour se protéger des projectiles qui volaient dans sa direction. Sa princesse, anéantie, le visage caché dans ses mains, pleurait à lourds sanglots son bonheur envolé.
Profitant de la confusion, la sorcière s’en était retournée, contente du méchant tour qu’elle leur avait joué.
A la tombée du soir, le prince redevint humain. Il se hâta d’aller rejoindre son aimée.
Hélas, il ne trouva qu’un monstre recouvert d’écailles dont la queue fouettait l’air. Ses crocs acérés ne laissaient aucune place au doute quant à leur utilité. Ce n’est qu’à la douceur de son regard et la tristesse qui l’habitait qu’il reconnut celle qu’il aimait.
Les anciens disent qu’ils vivraient toujours, que leur amour aurait tout traversé. Ils attendent, pour trouver le repos, que leur soit accordé le bonheur d’un baiser.

Véronique Vauclaire (2003)

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