Le terrier oublié

(Conte)

La forêt était belle et accueillante en ces heures chaudes de l’été. Sous les feuillages des grands arbres, la fraîcheur qui régnait permettait aux fleurs et aux buissons de ne pas s’étioler, aux ruisselets et aux petites mares de ne pas s’assécher. Les arbustes étaient tout recouverts de fruits. Mûres, myrtilles, fraises et premières noisettes faisaient le bonheur des petits habitants du lieu. A la nuit tombée, renards, belettes et cerfs sortaient du couvert où il se cachaient pendant la journée, laissant ici et là des traces faciles à remarquer pour un promeneur attentif.
Camille était un grand jeune homme aux membres déliés. Il était arrivé depuis peu au pays, pour se refaire une santé, loin du bruit et de la fumée des usines. Il avait trouvé bien long le voyage dans la charrette d’un marchand de bestiaux. Mais bon, le pire était passé, le meilleur l’attendait. Pour tuer le temps, il esquissait des paysages.
A sa grande surprise, la nature attirait mieux qu’un aimant ce citadin inconditionnel du tourbillon des grandes villes. Il sentait qu’il avait bien des découvertes à faire aux alentours, même s’il ne savait pas à quoi s’attendre exactement. Alors, chaque matin, son déjeuner et ses crayons dans une musette, il partait à l’aventure en quelque sorte.
Au cours de l’une de ses escapades quotidiennes, ses pieds glissèrent sur des mousses ventrues. Il lui fut impossible de se retenir à quoi que ce soit. Il tomba en avant et, la tête la première, disparut aux regards dans une sorte de profond terrier. La chute lui parut interminable, même si la pente douce rendait la glissade supportable. Se retrouver ainsi, à filer dans un étroit boyau… Enfin, cela cessa.
En tâtonnant tout autour de lui, Camille se rendit bien vite compte qu’il pouvait à présent se redresser et progresser debout, même s’il faisait très sombre.
La peur de l’inconnu commençait à le gagner quand ses mains heurtèrent, de chaque côté du tunnel, de longs morceaux de bois enchâssés dans la paroi. Il battit son briquet. Il alluma les torches poussiéreuses en espérant que le bois n’en était pas trop pourri. Passé un premier crépitement, les flammes étaient vives et dansantes. Aucun doute, l’air circulait. Il ne courait donc aucun risque, du moins de ce côté-là.
C’est en examinant l’endroit où il cheminait qu’il réalisa deux choses. Tout d’abord, quelqu’un avait taillé ce tunnel, il y a fort longtemps, à même la montagne. Dans quel dessein ? Cela restait à préciser. Il comprit également, en se retournant péniblement, qu’il ne pourrait pas ressortir par-là où il était entré. Dans sa chute, il avait entraîné tout un amas de terre et de cailloux qui bloquaient à présent l’orifice. Il ne lui restait donc plus qu’à avancer, en comptant sur sa bonne étoile.
Il n’avait pas franchi dix mètres qu’un obstacle inattendu se dressait sur sa route. Selon toute apparence, il s’agissait d’une sorte de porte taillée dans la même pierre que le couloir. Après une légère hésitation, il la poussa. Curieusement, elle s’ouvrir sans lui opposer la moindre résistance.
Il découvrit alors, à sa grande stupeur, des scènes de son passé : un doigt trempé dans un gros pot de confiture chez bonne-maman, une bille volée chez un camarade, un câlin partagé avec maman, son premier baiser, échangé sur le banc d’un parc… Sa vie déroulait ses couleurs sous ses yeux, en petits et grands événements. Quand cela se termina, il ressentit comme un grand vide puis une sorte d’attente. On l’invitait à se poser une question. Il le sentait. Oui mais… laquelle ?
Il reprit son chemin et s’avança encore un peu. Cette fois, la porte était en bois. Etrangement, il lui fut plus difficile à la faire bouger.
Cette fois, son présent l’attendait. Il se vit donc bien fatigué, traînant ses guêtres ici et là, armé de ses couleurs et du bloc de papier qui ne le quittait pas, esquissant un dessin de temps à autre, errant sans but précis, tel un navire à la dérive, et surtout sans faire aucun projet ni même chercher à se mettre sur pied. Son manque d’allant et d’assurance le frappèrent. Il se jugeait sans concession, comme il l’aurait fait d’un inconnu. Et se vit inutile.
La troisième porte était un fin cristal, qu’il mit un certain temps à déplacer tant elle lui semblait lourde. Il dut y employer toutes ses forces. Qu’allait-il y voir cette fois ? Il s’en doutait un peu. Son futur l’attendait. Le poison de sa peur passée s’était envolé. Il sentait arriver une libération.
Derrière la porte de cristal, il trouva l’avenir qui l’attendait s’il n’acceptait pas de se battre et de se prendre en main. Vieux et solitaire, sans emploi, regardant sans les voir mourir les flammes d’un feu de cheminée. Il était toujours dans la demeure de ses parents, décrépite par les ans et le manque d’entretien. De la vaisselle sale dans l’évier. Des meubles couverts de poussière. Cela lui fit un choc. Cela semblait bien peu réjouissant…
La dernière porte n’en était pas véritablement une. Un simple rideau de lierre masquait la sortie du terrier. Il le franchit sans peine et se retrouva libre dans cette forêt qu’il commençait à bien connaître. Il n’eut aucune peine à retrouver son chemin jusqu’au hameau, où il regagna la chambre d’hôte qu’il louait pour quelques sous à un habitant.
L’aventure lui avait fait le plus grand bien. Il se remit en question entièrement et, dès le lendemain, regagnait la ville où il habitait.
On dit qu’il aurait repris ses études avec beaucoup d’application, qu’il aurait rencontré une charmante personne sur les bancs de la faculté…
Le Petit Peuple, songeur, se demande pourquoi les hommes semblent toujours avoir besoin d’un regard extérieur. Ne seraient-ils donc pas capables d’un peu d’introspection sans que nul ne leur tienne la main ?

Véronique Vauclaire (2003)

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There are 2 comments

  1. Vincent Villalba

    Une histoire comme celle ci pourrait sembler bien courte, on y imagine et ressent pourtant énormément plus que l’on ne pourrait le croire au premier abord.
    Un grand merci pour ce conte criant de vérité qui fait écho avec mon parcours personnel d’il n’y a pas si longtemps, avant que je ne croise ta route entre autre.

    1. Véronique Vauclaire

      Merci Vincent. Tu as su trouver ton Chemin pour reparaître en pleine lumière. Que la route te soit belle désormais 🙂

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