Le vieux grimoire

(Conte)

Les anciens, le soir, à la veillée, se plaisaient à raconter l’histoire de l’homme à tout faire du château.
Il avait une quarantaine d’années. Fourbe, sournois, tricheur, voleur à l’occasion et manipulateur, aucun de ces qualificatifs n’aurait été de trop pour le décrire. Les propriétaires étaient absents la plupart du temps, ce qui lui rendait la tâche plus facile encore. Et puis, ils n’avaient guère l’occasion d’entendre les ragots qui couraient sur leur employé dans tous les environs.
La demeure en elle-même était somptueuse, dignes des seigneurs du temps jadis. Plantée dans un grand parc arboré, orné de jardins à la française, ses pierres blanches et ses tourelles ressortaient pures et racées sur l’azur du ciel. A l’intérieur, pierres massives, poutres apparentes, escaliers d’apparat et de service se multipliaient. Les meubles d’origine, les tableaux et les tapisseries, les bibelots, les lustres et les tapis, tout n’était que le reflet d’un faste, d’une époque révolus.
On en racontait des histoires sur ce château, tantôt théâtre d’assassinats, tantôt d’amours clandestines, de trésors cachés ou perdus, de revenants… L’imagination des conteurs paraissait sans limite. Alors y démêler le vrai du faux, c’était un peu chercher l’aiguille dans la botte de paille !
Il advint un jour que cet homme à la triste réputation, à force de fureter à droite, à gauche, découvrit un vieux grimoire au fond d’un coffre remisé au grenier. Recouvert de cuir travaillé et patiné, orné de filets d’or et d’argent, l’ouvrage semblait rare et précieux. Il décida donc de se pencher un peu dessus, sans doute pour mieux évaluer la somme qu’il pourrait en obtenir.
Chacun le sait, les livres de magie peuvent se révéler, sous un aspect attrayant, très dangereux. Celui-ci faisait-il exception à la règle ? Dès les premières pages, qu’il mit quelques temps à décrypter tant l’écriture était ancienne, il découvrit comment asservir les autres, gagner de l’argent facilement, se rendre invisible… Toutes choses utiles à quelqu’un de son tempérament ! Evidemment, il ne chercha pas même à résister et ne put s’empêcher de mettre aussitôt en application toutes ces découvertes à des fins bien malhonnêtes.
Au début, tout se passa au mieux pour lui. Il surprenait les secrets les mieux gardés, lisait dans les esprits où les villageois cachaient leurs économies, les hypnotisait en quelque sorte pour mieux les faire chanter ou les voler et, summum, leur faire tout oublier ensuite de sa visite.
A ce train, il devint vite très riche. Avare en plus de tout le reste, il ne modifia pas pour autant son train de vie. Il se contenta de cacher son trésor dans un endroit connu de lui seul et de le contempler tout à loisir quand il lui en prenait l’envie, faisant rouler les pièces entre ses doigts dans un ruissellement ininterrompu.
Il y avait bien un petit accroc à son bonheur tout neuf. Dès qu’il avait une minute, ce qui lui arrivait souvent, il ne pouvait s’empêcher de se plonger entre les pages du grimoire. Quand il terminait sa lecture, on aurait dit qu’il avait pâli, comme si ses couleurs s’estompaient progressivement. Avec le temps, ce furent ses formes qui devinrent de plus en plus floues, donnant l’impression qu’il s’effaçait à vue d’oeil.
Quand il parvint, enfin, à la dernière page, l’encre du manuscrit semblait aussi fraîche qu’au premier jour, lui n’était plus qu’une ombre. Personne n’aurait été capable de le reconnaître. Méchant comme il l’était, on aurait dit qu’il avait trouvé son maître car, à la dernière page, on lui demandait des comptes de tout ce qu’il avait fait et obtenu grâce à l’ouvrage. A la dernière ligne, le livre l’aspira littéralement, l’emprisonnant, s’en repaissant comme de tant d’autres avant lui.
Le vieux grimoire s’est refermé puis est retourné dans le vieux coffre du grenier par quelque obscur procédé. Il attend patiemment qu’un autre vienne s’y plonger, le coeur empli de noirs projets.
Les anciens racontent que le magot amassé par l’homme à tout faire du château n’a jamais été retrouvé. Curieusement, il n’est jamais venu à l’idée de personne de le chercher… Sait-on jamais ce qui pourrait arriver à celui qui entrerait en sa possession ?

Véronique Vauclaire (2003)

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