Les fées sylvestres

(Conte)

Un vaste domaine se trouvait à l’écart du village. On y élevait des bêtes : quelques vaches, des chèvres, des lapins, des poules et même des canards. On y cultivait aussi un grand jardin potager entouré de fleurs aux couleurs chatoyantes. Les pivoines y voisinaient avec des dahlias et des roses. De-ci, de-là, des arbres fruitiers avaient été plantés. Une grande maison à plusieurs étages le dominait. C’était là que vivait la jeune Manon.
Elle n’était pas fiancée : aucun des jeunes gens qui lui avaient été présentés n’avaient su la séduire. Or, Manon ne voulait pas d’un mariage arrangé mais d’un mariage d’amour ; cet amour dont on parlait tant dans les romans et dans les contes à la veillée.
Elle appréciait tout particulièrement l’atmosphère feutrée, intime, des veillées où tous se retrouvaient autour d’une belle flambée en hiver ou sous le gros tilleul en été. Elle se régalait des nombreuses histoires racontées par les anciens. Ils lui avaient beaucoup parlé des fées qui habitaient le bois voisin et qui, à la faveur de la nuit, venaient se promener dans les vergers fleuris. Les fées, Manon y croyait. Elle aurait tant aimé en rencontrer une…
Un soir, peu après le départ du dernier invité, on frappa à la porte. Tous les autres étant déjà partis se coucher, la jeune fille alla ouvrir. Une vieille femme, qu’elle ne connaissait pas, était là qui la regardait étrangement. Elle lui demanda de lui accorder un repas et la possibilité de passer la nuit dans la grange. Manon avait bon coeur. Elle lui fit chauffer un restant de soupe épaisse sur le fourneau et lui prépara une omelette à laquelle elle mêla persil et ciboulette. Avec un gros morceau de pain et quelques pommes flétries et sucrées à souhait, la vieille femme fut vite rassasiée.
Manon l’accompagna ensuite à la grange. Après avoir déposé une couverture et un gros édredon sur le foin doux et odorant, elle lui souhaita de passer une bonne nuit.
Le lendemain matin, la vieille femme avait disparu. Couverture et édredon étaient soigneusement pliés. Qui était-elle ? Manon aurait bien aimé avoir quelques éclaircissements.
La semaine suivante, c’est une toute jeune fille qui vint la trouver pour lui faire part d’un étrange message et d’un cadeau. Pour la remercier de son hospitalité, la vieille femme lui conseillait de planter sans plus tarder, au bas de la demeure familiale, le petit gland qu’elle lui faisait remettre, et d’aller se promener chaque soir de ce côté. Alors, elle verrait bien…
Dès le lendemain matin, le gland était planté. Quand Manon s’y rendit à l’heure indiquée, quelle ne fut sa surprise de voir qu’il n’était plus cette petite chose insignifiante mais un arbre magnifique, aux branches étendues, sous lequel il faisait bon se reposer !
Elle y vint chaque soir pendant six jours. Les soirées étaient douces, la promenade agréable. Au septième, un jeune homme – fort beau au demeurant – était là. Il lui sembla un peu perdu, avec son balluchon sur l’épaule. Il était menuisier. Il cherchait une place.
Qui avait guidé ses pas jusque-là ? Il ne le savait pas. La jeune fille commençait, elle, à avoir sa petite idée sur la question. Ne disait-on pas que, parfois, les fées demandaient aux hommes de les aider pour mieux les récompenser ensuite ?
Le jeune homme trouva du travail dès le lendemain et devint un familier de la maison. Quelque temps passa, qui vit leurs deux coeurs s’épancher, leurs âmes se tendre l’une vers l’autre. Au printemps suivant, ils étaient promis l’un à l’autre.
Manon aurait aimé revoir la vieille femme. Cela ne se fit pas. Les fées avaient accompli leur office discrètement et s’étaient effacées. Les jeunes gens se marièrent. Ils eurent plusieurs enfants qui les comblèrent de bonheur. Ensemble, ils vécurent longtemps très heureux…
Le temps et les aléas de la vie aidant, le domaine se retrouva morcelé, couvert de petites maisons. Des familles vinrent s’y installer. On aurait pu oublier Manon et son histoire mais, dans le jardin de l’une de ces demeures, le chêne – majestueux et plus que centenaire – veille toujours, tel une sentinelle. Il attend qu’une autre jeune fille vienne s’y reposer…

Véronique Vauclaire (Les Veillées des Chaumières – 2006)

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