Les yeux de Cristal

(Conte)

C’était une très jolie petite ville. Entourée de hautes forêts de sapins et de feuillus, de champs vallonnés et de jardins fleuris. Une rivière la traversait, serpentant dans un parc magnifique où des cygnes avaient élu domicile.
En ce temps-là, la nature y était plus sauvage qu’aujourd’hui, plus belle si cela est possible. Des fées vivaient dans l’eau de la rivière. Elles étaient tantôt joueuses, se prêtant à mille cabrioles dans les remous, tantôt langoureuses, se laissant dériver dans le courant, leurs longs cheveux épars flottant comme des étendards. Si la perfection avait existé, elles l’auraient incarnée.
Jamais elles ne se laissaient voir, ni approcher des hommes. Qui sait ce qui serait arrivé à ces naïades s’ils en avaient connu l’existence! Ne voulant point tenter le sort, elles s’en tenaient résolument à l’écart.
La plus jeune d’entre elles était blonde comme les chaumes en été. Son corps était svelte, ses membres déliés. Et son regard… ah, ses yeux possédaient un éclat magnifique où se reflétaient toutes les couleurs de l’arc-en-ciel dans un prisme étonnant ! On lui aurait donné seize ans. Elle se nommait Cristal.
Curieuse par essence, elle flirtait avec le danger en nageant, souvent, le long de la berge. Elle se dissimulait dans les roseaux et observait les lavandières battre le linge avec de la cendre, avant de le rincer puis de le faire sécher au soleil, étendu bien à plat dans les prés voisins. Elle écoutaient les histoires que les anciens racontaient aux plus jeunes, assis sous les marronniers qui le protégeaient de l’ardeur du soleil. Elle regardait toute une vie qu’elle aurait aimé partager mais à laquelle elle n’avait pas accès.
Un soir, alors qu’elle se prélassait dans les nymphéas, elle vit un jeune homme approcher. Il avait l’air si malheureux – et puis, autant le dire, il lui plaisait – qu’elle ne put s’empêcher d’aller à lui. Imaginez sa stupeur ! Mais la belle était fraîche comme un bouton de rose, attirante comme il n’est pas permis. Il ne résista pas à son appel et alla s’épancher auprès d’elle.
Nicolas était tailleur de pierre. Il aurait voulu faire de belles choses ; des objets si beaux qu’ils auraient été emprunts de toutes les magies. Il devait se contenter de tailler des blocs pour bâtir des maisons. Point de dessins pleins de veloutes et d’arabesques, point de ciselures, rien que des blocs uniformes et neutres au possible qui mangeaient la lumière. Même le grès rose, pourtant fort joli, ne trouvait grâce à ses yeux.
Chaque soir, il venait la rejoindre, quand tous dormaient dans la ville. Et plus le temps passait, et plus leurs coeurs s’ouvraient l’un à l’autre. Leur amour était pourtant sans issue… La belle naïade devait demeurer dans les eaux vives de la rivière, le petit tailleur sur la terre ferme.
Quand leurs deux âmes n’en firent plus qu’une, Cristal décida de lui faire le plus précieux des cadeaux. Elle plongea en eau profonde et revint à lui quelques temps plus tard. Elle lui tendit sa main et fit rouler dans sa paume une perle étrange de la taille d’une grosse bille. Il accepta son présent avec émotion et s’en retourna.
Le lendemain matin, quand il se réveilla, son regard s’émerveilla des mille reflets que le soleil levant faisait danser dans la boule transparente. Il la tailla toute la journée, précautionneusement. Petit à petit, sous ses doigts habiles, elle devint une rose magnifique, à peine éclose, si vibrante et si lumineuse qu’elle paraissait vivante.
Il s’en alla voir son seigneur afin de lui présenter son chef d’oeuvre. Celui-ci conquis par la délicatesse et la pureté de l’objet le prit à son service, et lui en commanda un autre. La richesse et la renommée étaient à portée de main… Hélas, il n’avait plus de matière à travailler et il ignorait tout de l’endroit où sa naïade s’en était procuré.
Ce fut finalement bien triste qu’il retourna se promener le long de la berge cette nuit-là. Tout de suite, elle vint à sa rencontre et, cette fois encore, il lui exposa son malheur. Elle le comprenait si bien ! Après une longue hésitation, la jeune fée plongea à nouveau. Elle réapparut avec une seconde sphère, identique à la première. Il l’accepta avec soulagement, sans se poser plus de question. Et pourtant…
Il tailla, grava les armoiries, orna le tout de fines ciselures en forme de fleurs et de feuillage. La breloque achevée, il alla porter sa commande. Sa renommée l’avait précédé. A la cour, tous voulaient des bijoux, des petits objets décoratifs, des bouchons de carafe, et tant de choses encore. Oserait-il demander à Cristal de lui en donner davantage ? Elle avait déjà tant fait pour lui…
Il retourna au bord de l’eau mais personne cette fois ne répondit à son appel. En lui donnant ses yeux, elle s’était condamnée à une nuit éternelle. Or, elle avait besoin pour vivre, comme toutes les fées, de l’éclat du soleil, de ses reflets sur les eaux et dans le feuillage des saules, de toutes les couleurs pâles ou chatoyantes que produit la nature. Dans l’obscurité, comme une bougie que l’on souffle, elle ne pouvait que s’éteindre.
Les anciens disent, à la veillée, qu’il erre encore à la recherche de celle qu’il aimait tant. Ils disent que, chaque nuit, il l’appelle sur les berges, le coeur lourd de chagrin. Pourra-t-il jamais la rejoindre ? Nul ne le sait !
De nos jours, les hommes savent imiter, dans des verreries très spécialisées, la beauté de ce qu’il avait créé. Mais jamais ils n’ont pu égaler la magie qui transparaissait dans ceux taillés dans les yeux de Cristal.

Véronique Vauclaire (2003)

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