Les yeux du chat

(Conte)

Le cadre aux alentours du village était magnifique. Le hameau ancien gardait, en été, la douceur du lac en contrebas dans lequel se reflétaient l’or doux des chaumes et le vert sombre des sapinières. En hiver, les sapins coupaient le vent et les bourrasques de neige.
Sur la place, l’église rythmait les heures d’une cloche pleine d’allégresse. Sans être riches, tous avaient de l’ouvrage. Les bêtes, les potagers et les arbres fruitiers, sauvages ou dans les vergers, produisaient de la nourriture en suffisance. On n’y manquait de rien. Le pain était cuit au four communal toutes les semaines ; chaque famille se chargeant à tour de rôle de l’allumer et de l’entretenir. Après les pains, on y cuisait aussi les tartes et les gâteaux que l’on se partagerait ensuite le soir à la veillée.
C’est au cours de l’une de ces veillées que la peur s’insinua sournoisement dans les coeurs. Les anciens évoquèrent tout d’abord les fées et les sotrés (1). Puis, quand les petits furent couchés, ils commencèrent à parler des sorcières et de leur sabbat, la nuit, à la croisée de quatre chemins, en pleine forêt. On les craignait même si on faisait parfois appel à elles pour leur connaissance des herbes médicinales et bien d’autres choses encore. Mais honteusement, en cachette, sans en parler à personne.
Quelqu’un dit alors qu’il les avait entendues jeter des sorts à l’aide d’étranges incantations ; elles cherchaient à faire peser une menace sur le village et ses habitants ; elles allaient s’en prendre aux bêtes aussi…
Cette fois, ils allaient réagir, oui mais… de jour. La nuit est leur domaine ; elles y sont trop fortes, trop puissantes. Les esprits s’échauffèrent, on fit appel au curé. On avait bien des choses à lui raconter, des noms à lui soumettre. Après, ce serait à lui de s’en débrouiller, l’affaire serait entre ses mains. Ces diableries, c’était à lui qu’il revenait de les combattre !
L’homme d’Eglise se démena tant et si bien qu’en un rien de temps les sorcières furent attrapées, jugées, emprisonnées puis conduites au bûcher. En ces temps-là, la justice était expéditive.
Les premières qui brûlèrent poussèrent des hurlements terribles, à vous glacer le sang, tout au long de leur supplice. Mais la dernière… Ah ! La dernière… Aimée était jeune et jolie. Elle voulait vivre ! Elle avait encore tant à découvrir de la vie.
Ce qui se produisit à ce moment-là ne s’explique pas vraiment. En face du bûcher, auquel elle était solidement attachée, un chaton était assis, qui la regardait fixement. Chacun le sait, les yeux sont les portes de l’âme. Au moment de mourir, dans un soupir, celle d’Aimée glissa dans le corps du chat.
Elle aurait pu alors décider de se venger de tous ces gens ignorants qui détruisaient ce qu’ils ne comprenaient pas. Elle choisit de faire le bien.
Le chaton était tout jeune. Elle disposait de ses neuf vies et entendait bien les mettre à profit.
Un petit enfant aux joues roses et aux cheveux bouclés comme ceux d’un angelot vint la prendre dans ses bras. Ses yeux pétillaient de rire, de joie de vivre et d’innocence. Il l’emporta chez lui, lui offrit aussitôt arrivé une coupelle d’un bon lait, crémeux à souhait, en la caressant doucement. Alors, elle sut. Quand on est née sorcière, peut-on choisir de donner un coup de pouce à un ange gardien ? Je l’ignore, mais c’est pourtant ce qu’elle fit.
La famille comptait sept bambins. La mère ne pouvait être partout à la fois. Elle avait tant à faire… Le petit dernier, bien qu’adorable, était très turbulent. Il fallait sans cesse le surveiller ; avec lui, il n’y avait jamais une minute de répit. Tantôt il s’approchait trop près de la cheminée où crépitait une belle flambée, tantôt des casseroles laissées à mijoter sur le fourneau ; quand il ne méditait pas une baignade dans un recoin profond du lac ou de jouer quelque tour à sa façon qui lui aurait valu bien des ennuis…
Les années passèrent. Il s’assagit. Plus tard, il tomba éperdument amoureux d’une jeune dentellière qu’il épousa au printemps suivant. Avec son balluchon, lors de leur installation commune, il emmena le chat qui devint ainsi le protecteur de ses enfants, puis de leurs propres enfants ; et ainsi de suite, de génération en génération.
Quand aujourd’hui, je plonge mon regard dans celui de mon chat, je lis tout au fond de ses yeux comme un grand mystère ou un puissant secret. Et si…

Véronique Vauclaire (Les Veillées des Chaumières – 2006)

(1) Lutins dans la région des Vosges

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