L’ogresse

(Conte)

Dans la forêt, très loin des regards indiscrets, vivaient dans une sommaire cabane de planches mal dégrossies, une ogresse et ses quatre garçons. De leur père, point de trace. On dit qu’il se serait enfui un jour, profitant du sommeil de sa monstrueuse épouse.
C’était une femme un peu plus grande que la moyenne, solidement charpentée mais bien proportionnée, aux traits bien dessinés même s’ils manquaient un peu de finesse, aux longs cheveux roux. On aurait pu la trouver belle sans cette lueur étrange qui dansait dans ses yeux, un peu comme une présence malfaisante. En un clin d’oeil, elle vous perçait, vous évaluait – selon quels critères ? Elle était née ogresse. Elle se repaissait, non pas de la chair des humains, mais de leurs sentiments. Amour, haine, peur, joie, et tant de choses qui lui étaient inconnues et dont elle avait envie et besoin pour survivre.
Les gens de la contrée se méfiaient, sans toutefois connaître le risque qu’ils encouraient. C’était une impression, parfois fugace, qui les faisait se tenir à l’écart. Et puis, il arrivait que certains reviennent des bois dans un état d’égarement tel qu’il y avait forcément quelque chose de surnaturel là-dessous. On aurait dit que quelqu’un leur avait volé leur âme… Ils restaient assis des heures durant, sans bouger, sans parler. Ils n’avaient plus le goût du travail bien fait. Les enfants ne le faisaient plus ni rire, ni sourire, qu’ils ne câlinaient plus. Les histoires racontées à la veillée ne les effrayaient plus, ne les intéressaient pas tout simplement. Quant à leurs conjoints, sans les rejeter pour autant, ils leur opposaient, pour ainsi dire, une pesante inertie.
Les ogrillons, pour moitié humains, pour moitié ogres, n’étaient pas mieux lotis. Comprenant bien la nature de leur mère, ils se réfugiaient dans de lointaines clairières pour laisser éclater leur joie de vivre et cesser de dissimuler tout ce qu’ils éprouvaient.
Or, un jour, il advint que l’ogresse, passant par-là, surprit leurs ébats. L’éclat dans son regard changea aussitôt. Elle était affamée. Oublia-t-elle qu’il s’agissait de ses enfants ? Elle ne se fit pas voir et s’esquiva sans bruit. Maintenant qu’elle savait…
La nuit venue, elle n’avait trouvé aucun être humain dans les bois. Ni homme, ni femme, ni enfant, à se mettre sous la dent, en quelque sorte. Il faut dire qu’il faisait bien froid. L’air était saturé de neige. Une tempête s’annonçait. Ils allaient rester calfeutrés chez eux, devant une belle flambée, plusieurs jours durant.
Son aîné vint à sourire dans son sommeil. Un rêve bien agréable sans doute, peut-être le souvenir de leurs jeux. Elle ne put se retenir davantage. Au matin, rendue sensible par tout ce qu’elle lui avait dérobé, elle pleura longuement devant cet enfant qui était le sien. Les autres se tinrent cois, n’osant rien dire. La peur faisait rage en eux. Que pouvaient-ils faire ? Ils étaient si petits !
Au dehors, la neige était tombée à gros flocons, couvrant le paysage. Comme c’était beau ! Ils auraient tant aimé pouvoir y courir tout leur saoul, s’y ébattre sans arrière-pensée, se régaler d’air pur. L’envie les taraudait, certes, mais la vue de leur frère suffisait bien à les retenir.
Les nuits suivantes, la bête tapie en elle se réveilla encore… Et chaque matin voyait naître le même désespoir.
Le plus petit, le seul qui lui resta, lui demanda de l’épargner. Il promit que jamais plus elle ne le reverrait, qu’ainsi elle ne pourrait être tentée, et qu’il lui resterait au moins un de ses enfants.
Rendue sensible par les repas qu’elle avait faits, elle lui prépara un maigre balluchon et lui rendit sa liberté. Il venait à peine de tourner au sentier qu’elle regrettait déjà sa décision !
Le petit marcha longtemps, se cachant des animaux et des êtres qu’il ne connaissait pas, comme il s’était caché de sa mère. L’épuisement le gagnait peu à peu. Il parvint au pied de la montagne et glissa doucement dans la poudreuse, les lèvres violacées.
Depuis les hauteurs, les nains – qui n’ignoraient rien de lui – avaient vu son lent cheminement. Ils avaient perçu son courage, sa persévérance et sa souffrance. Ils le recueillirent, lui installèrent une couche dans la chaleur des forges pour qu’il parvienne à se réchauffer un peu. Quand il ouvrit les yeux, ils se présentèrent à lui gentiment, prenant garde à ne pas l’effrayer. Ils lui offrirent enfin un peu du nectar préparé par les fées pour le remettre sur pied. Il était bien. Il était entouré, choyé. Il resta avec eux tout l’hiver.
Le printemps et bien d’autres saisons passèrent qui le virent grandir en force et en sagesse. Il s’occupait bien volontiers des travaux dont les nains voulaient bien le charger. Il avait enfin trouvé sa place.
On dit qu’il a pardonné à son ogresse de mère, même s’il n’est pas prêt encore à retourner près d’elle. On dit aussi qu’elle erre dans les bois, à la recherche de son enfant ; que de l’avoir perdu aurait enfin ouvert son coeur. Peut-être un jour se reverront-ils…

Véronique Vauclaire (2003)

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