L’ombre du phénix

(Conte)

On raconte qu’il y a de cela très très longtemps, quand nos volcans étaient encore en activité, naquit un jour un oiseau merveilleux. Son plumage avait toutes les nuances du feu, du rouge le plus sombre au jaune le plus lumineux, en passant par toute la gamme des teintes orangées. Ses pattes recouvertes d’écailles vertes et bleutées semblaient se poser sur l’azur et s’y confondre. De grande envergure, le phénix était le maître incontesté des lieux.
Les êtres au coeur pur savaient qu’ils n’avaient rien à craindre de lui, mais les autres… Sorcières et sorciers tremblaient quand son ombre venait les effleurer. Il aurait pu les détruire mais il était si haut, si loin… En voyait-il seulement la nécessité ?
Le jour où la grande guerre fut déclarée, il était absent. Les elfes, les lutins, les fées et les sotrées avaient à faire à forte partie. Les autres, avec toutes leurs diableries, étaient puissants. Ils bénéficiaient de l’appui de forces obscures qui apportaient la noirceur partout où elles allaient. Le petit peuple avait besoin, au contraire, de soleil, de lumière, de l’éclat luisant de la lune, pour reprendre des forces.
D’avance, on aurait pu croire que les dés avaient été jetés. Partout où se portait le regard, ce n’était plus que ruines, destructions et arbres calcinés. Le mal étendait son bras et sa main, brisant tout sur son passage. Les petits cadavres jonchaient le paysage. Une fée, un elfe, se désagrégeait régulièrement en milliers de paillettes dorées happées par le brouillard et l’obscurité. Il fallait tenter quelque chose et vite ! Le tout aurait été de savoir quoi !
Jérémiah était un petit sotrée. Comme tous ceux de son espèce, il portait un long chapeau pointu et de grossiers vêtements dont les couleurs lui permettaient de se confondre avec le tronc des arbres et les feuillages. Il était hardi et ne manquait pas de courage. Intelligent, il avait bien compris que tout espoir serait vite perdu si personne n’agissait. Contre de tels maléfices, il fallait une magie plus puissante encore pour les vaincre. Cette fois, être unis ne suffirait pas à les sauver.
Discrètement, il quitta le champ de bataille et partit, en quelque sorte, à l’aventure. Il ignorait où le portaient ses pas. Il avait confiance en ce qui le guidait. Le temps pressait ; il ne fallait plus tergiverser. Ses amis ne tiendraient plus longtemps.
Par deux fois, la lune se leva, avant qu’il ait l’impression d’être parvenu à sa destination. Il avait gravi bien des collines, franchi bien des ruisseaux, traversé les forêts. Il était recru de fatigue. Seule l’espérance le portait encore.
Du haut de la montagne sur laquelle il se tenait, il lança enfin un long appel. Si, quelque part, le bien existait encore, alors il devait se manifester car, en bas, la situation était désespérée.
Il avait à peine eu cette pensée, fait ce long appel au secours, qu’une ombre gigantesque venait planer au-dessus de lui. Le mal l’avait-il déjà rattrapé ? Tombant à genoux dans l’herbe rase, il s’apprêtait à laisser la mort l’emporter à son tour quand il entendit une voix grave lui demander son nom.
Les ténèbres frappent mais ne questionnent pas.
Se redressant, il releva la tête et vit l’oiseau.
Tous deux partirent ensemble, flottant dans le ciel comme sur un grand vaisseau. En peu de temps, ils eurent rejoint les autres. Quelques coups d’aile suffirent à chasser les ténèbres. Sorcières et sorciers maléfiques furent taillés en pièces.
Le phénix se posa alors parmi les coquelicots de la prairie et pleura longuement. A chaque larme qu’il versait, un lutin, une fée, un elfe, un sotrée, renaissait à la vie.
Quand il n’y eut plus qu’un grand vide en lui, il s’en retourna dans l’azur. Il avait refait ce qui avait été défait, oui, mais à quel prix ? Il sentait la vie s’éteindre en lui. Il avait donné jusqu’à ses dernières forces, n’en avait gardé que ce qu’il lui fallait pour retourner au feu du lieu de sa naissance. Au-dessus du volcan, il se laissa tomber dans son berceau de lave incandescente.
Le temps a passé. Les volcans se sont éteints. Tout s’est retrouvé couvert de roches et de terre. L’herbe et les feuillus ont tout caché. On dit pourtant que le phénix n’est pas mort, qu’il ne fait que dormir, qu’il reviendra si un être au coeur pur l’appelle à nouveau.

Véronique Vauclaire (2003)

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