Petit Jean chez les elfes

(Conte)

Le paysage était somptueux dans sa simplicité. Il y avait la forêt tout d’abord, parsemée de digitales et de fleurs vives, de fraises sauvages, de mûres et de framboises. Elle conservait en été une agréable fraîcheur qui incitait à la promenade et à la rêverie. Juste au-dessus venait l’alpage. Les bêtes, des vaches laitières essentiellement, paissaient l’herbe grasse, groupées près des ruisseaux. On y trouvait de vastes étendues de myrtilles. Majestueusement, les glaciers millénaires, pour la plupart inexplorés, dominaient l’ensemble. En montagne, les perceptions se trouvent modifiées. Ils semblaient proches et lointains à la fois, scintillant au soleil comme des étoiles pleines de promesses.
En bordure de forêt, juste au-dessus de la vallée, une vieille sorcière s’était bâti une cabane. Elle vendait des crèmes et des potions de sa fabrication mais les gens du village hésitaient avant de monter la voir, ne s’y rendant souvent que lorsqu’elle n’était plus que le dernier recours. Elle était très forte dans son domaine mais il émanait d’elle quelque chose de sournois. Une aura des plus sombres flottait tout autour d’elle. On avait, en fait, à la voir, toujours l’impression qu’elle méditait un mauvais coup. Qui sait si les incantations qu’elle prononçait dans une langue étrange n’étaient pas destinées à asservir ceux qui venaient la trouver !
On avait bien raison de la redouter car il se passait des événements étranges. Des enfants partis jouer ou garder les animaux là-haut disparaissaient tout simplement et on ne les revoyait jamais. Les anciens leur disaient bien d’éviter la cabane de la sorcière, mais cela n’était pas toujours possible. Ils avaient pourtant vu juste. A la nuit tombée, quand la lune s’élevait haute dans le ciel, la vieille dévorait les enfants qu’elle avait pu surprendre.
Les glaciers étaient le domaine des elfes. Ils y demeuraient depuis la nuit des temps, n’en descendant que rarement pour voir comment les hommes évoluaient. Ils attendaient qu’ils aient atteint un niveau de sagesse suffisant pour les rencontrer et partager avec eux toutes leurs connaissances. Ils étaient en tous points parfaits, d’une beauté inégalée. Ils possédaient tous les savoirs. Aucune maladie ne pouvait jamais ni les atteindre, ni les décimer. Ils prenaient leur vie telle qu’elle venait, au jour le jour, sans s’embarrasser de questions inutiles. Ils ne doutaient pas. Ce qui devait être fait était fait, ce qui devait être vécu l’était. Ils étaient heureux.
Un jour où quelques-uns s’étaient aventurés en bas, leurs ailes diaphanes glissant sur les courants d’air printanier, semblables à des flocons de neige, brillant comme des gouttes de diamant, ils rencontrèrent la sorcière qui entraînait un tout jeune garçon vers sa cabane. Elle lui faisait miroiter de pleins sacs de bonbons qu’elle fabriquait elle-même avec les fruits sauvages qu’elle récoltait abondamment.
A cette époque, les friandises étaient tout aussi rares que les fruits exotiques.
Le bambin, guidé par la tentation,oublia les mises en garde de ses aînés. Il la suivit donc gentiment, sautillant de temps à autre, anticipant le plaisir qu’il aurait à déguster les sucreries.
Pour lui l’histoire aurait pu mal tourner mais les elfes, intrigués par le comportement de la vieille femme, veillaient. Ils la virent donc offrir une pleine poignée de bonbons au petit avant de sortir son arme de sa housse. Le poignard magique luisait doucement à la lueur des bougies qu’elle avait allumées. A cet instant, les elfes comprirent ce qui allait se produire s’ils n’intervenaient pas. Sans qu’elle ait le temps de réaliser ce qui lui arrivait, ils retournèrent l’arme contre elle. En mourant, elle libéra les âmes des enfants qu’elle avait assassinés. Ils s’envolèrent, légers, rejoindre Dieu ou les étoiles.
Restait le petit Jean. Il ne pouvait être question de le laisser s’en retourner chez lui puisqu’il les avait vus. Qu’irait-il raconter ? Il était si jeune qu’il ne pourrait jamais taire son aventure. Les elfes l’emportèrent dans le glacier. Ils le vêtirent de tissus chauds et légers inconnus des hommes, le nourrirent, lui enseignèrent ce qu’il devait savoir, développèrent en lui des qualités que les hommes avaient tendance à négliger, pris comme ils l’étaient par les exigences du monde. Amour, compassion, empathie, générosité, oubli de soi, s’épanouirent en lui au fil des ans. Les elfes partagèrent leur vie avec lui. Les années passèrent, presque trop rapidement. L’enfant grandit en force et en beauté. Il n’était qu’harmonie.
Parvenu à l’âge d’homme, ayant promis de garder le secret, il retourna rejoindre ses frères humains. Lui qui avait poussé à l’écart de tout dans une grande pureté y posa un regard neuf, celui de l’enfant qui vient de naître ou du voyageur qui arrive de loin pour découvrir un nouveau pays.
Que d’étonnements l’attendaient ! Les habillements, les métiers, les machines, tout le surprenait. Il avait appréhender avec humilité un nouvel univers pour le comprendre et s’y intégrer. Tout n’était hélas pas beau à voir ; violence, pauvreté, mesquineries, trônaient ici et là. S’il voyait le bien, il ne pouvait fermer les yeux sur le mal qu’il y avait aussi. Il en fut attristé, bouleversé, et eut la nostalgie des glaciers.
Les anciens racontent qu’il a finalement appris à faire la part des choses, comprenant qu’ici-bas ne domine pas le blanc ou le noir – ou très rarement – mais une étonnante gamme de gris, du plus clair au plus sombre. Il a vu les justes à l’oeuvre et s’est dit que, en définitive, tout espoir n’était pas perdu, que le mal était encore loin d’avoir triomphé.

Véronique Vauclaire (Les Veillées des Chaumières – 2007)

Petit Jean chez les elfes

Voyage d’une fée

Petit Jean chez les elfes

Des bruits dans le grenier

article suivant

Faire un commentaire