Trois cailloux bleus

(Conte)

Les anciens du village ne se lassent pas de toujours conter, à la veillée, l’histoire de Marguerite.
Marguerite avait seize ans. Elle habitait un petit hameau, profondément encastré dans le massif forestier, où le soleil printanier jouait sur les façades claires des maisons. Trop âgée pour aller à l’école dans la vallée, elle aidait ses parents du mieux qu’elle pouvait, courageusement, sans jamais rechigner. C’était une jeune fille souriante, aux longs cheveux dorés qu’elle cachait sous un bonnet de batiste. Avec sa jupe de calicot qui virevoltait au vent, laissant apercevoir la blancheur immaculée des jupons empesés, elle était tout simplement belle, d’une grâce sans pareille. Elle en faisait se retourner sur son passage ! C’est peu dire d’imaginer que cela ne plaisait pas à tout le monde…
Les vieux qui racontent son histoire ont les yeux qui pétillent.
Elle aurait pu être l’une de ces fées des bois qui la regardaient sautiller dans les chemins forestiers quand elle allait ramasser les brindilles et les branchages dont elle faisait des fagots, ou cueillir les baies sauvages parfumées avec lesquelles elle confectionnait tartes et confitures.
Le seul moment difficile de la semaine, c’était le jour de la lessive. Il lui fallait porter le linge de la maisonnée au lavoir pour que les lavandières puissent s’en occuper. Ces femmes, sans doute un peu jalouses, ne se privaient jamais de cancaner devant elle, d’essayer de la choquer dans l’espoir de voir une vive rougeur colorer ses pommettes.
C’étaient alors des moqueries à n’en plus finir.
Un jour où Marguerite avait été un peu trop chahutée par ces méchantes, elle courut se réfugier dans une clairière connue d’elle seule. Se couchant dans l’herbe tendre, elle laissa libre cours à son chagrin.
Les fées ne savaient que faire. Pour la réconforter, il aurait fallu accepter de se laisser voir… et cela leur était interdit.
La plus ancienne se décida enfin. Déguisée sous les traits d’une pauvre vieille portant un lourd fardeau de branches entremêlées sur son dos, elle trottina vers elle à pas comptés. Aussitôt, Marguerite oublia sa peine. Son âme était pure et son coeur n’était que bonté. Elle proposa son aide. La fée tomba alors le masque pour lui apparaître dans toute sa splendeur. Pour remercier Marguerite de l’aide qu’elle avait voulu lui apporter, elle lui offrit trois cailloux bleus qu’elle fit tomber dans la paume ouverte de la jeune fille avant de se désagréger dans l’air léger.
La jeune fille aurait sans doute cru avoir rêvé s’il ne lui était resté ces petit morceaux de roche. Elle les glissa dans sa poche et s’en retourna au village. Les pierres ne la quittèrent plus. N’étaient-elles pas un présent tout rempli de magie ? Et puis, c’était aussi le souvenir merveilleux d’une étonnante rencontre dont elle ne souffla mot à âme qui vive.
La semaine suivante, quand elle alla porter son linge et que les lavandières commencèrent à tenir des propos indus, quelle ne fut leur surprise de voir mille grenouilles venues d’on ne sait où envahir le lavoir et leur sauter dessus !
Elles s’enfuirent en courant, poussant des cris d’orfraie. Dans la poche de Marguerite, un petit caillou bleu venait de diparaître.
Sept jours plus tard, vint à nouveau le temps de la lessive. La jeune fille alla au lavoir avec moins d’appréhension déjà. On aurait dit que, tout au fond d’elle-même, elle avait compris que les fées la protégeaient. Mais les lavandières n’avaient ni compris, ni retenu la leçon.
Elles s’en prirent donc à Marguerite qui ne put que les voir – impuissante – s’effacer sous une nuée de moustiques visiblement affamés. Dans sa poche, un autre petit caillou avait rejoint les fées.
Cette fois, elles prirent la peine de réfléchir. Il y avait quelque chose de surnaturel dans tout cela. Et puis, ces faits ne se produisaient que lorsqu’elles manifestaient de la méchanceté envers la petite Marguerite. D’un commun accord, après en avoir longuement débattu, elles décidèrent donc de bien se comporter.
Curieusement, depuis, rien de fâcheux ne leur arriva plus. On dit que Marguerite garda précieusement le dernier petit caillou bleu, comme un trésor. On dit aussi qu’elle l’aurait caché avant de s’éteindre et que celui qui le trouvera aura bien de la chance.

Véronique Vauclaire (Les Veillées des Chaumières – 2006)

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