Une fée en sabots

(Conte)

Il aurait pu naître en un autre temps, plus proche de nous. Il aurait peut-être été médecin, avocat ou informaticien. Et tout cela ne serait jamais arrivé. Mais bon, on ne choisit pas son époque.
Les sapinières étaient denses et le promeneur aurait pu être surpris par leur quasi-obscurité. Aucune plante ne parvenait à pousser sous les sapins.
Il y avait aussi des bois d’arbres feuillus où se mariaient heureusement les fougères, les muguets, les jonquilles, les digitales, les campanules, les pervenches, et tant de champignons – girolles, pieds-de-moutons, bolets, trompettes-des-morts… – et tant de fruits sauvages – mûres, myrtilles, framboises, fraises des bois.
C’était en quelque sorte un havre préservé, parsemé de clairières ensoleillées où l’herbe – plus douce que nulle part ailleurs – incitait au repos. De-ci, de-là, des ruisseaux et des rivières à truites couraient gaiement sur les cailloux de leurs lits en chantant inlassablement.
Les animaux y étaient plus nombreux qu’aujourd’hui. Cerfs, sangliers, écureuils, lapins, renards, y vivaient, troublés seulement par le bruit de la hache d’un bûcheron ou par une partie de chasse qui avait pour seul but de nourrir une famille, voire un village entier.
Les printemps étaient doux, les étés ensoleillés, les automnes parés de mille couleurs aux reflets chatoyants, les hivers enneigés et rigoureux.
Un sabotier demeurait à l’écart du village. Son père exerçait le même métier avant lui, qui le lui avait enseigné et avait bâti la maison. Il n’était pas bien riche mais ne manquait jamais d’ouvrage. Des sabots, tous en portaient, des plus jeunes aux plus vieux.
Un soir d’été, ne pouvant trouver le sommeil, il décida de faire une balade nocturne dans le petit bois voisin. La lune, pleine et brillante, suffirait bien à éclairer sa route. Point n’était besoin d’emporter de lanterne. L’air était léger et l’astre faisait briller mille éclats dansants sur les gouttes de rosée que déposait la nuit. Les hululements lointains n’auraient su l’effrayer, ni les petits bruits qu’il savait liés à la présence d’animaux en quête de nourriture. Il avait grandi là. Il connaissait bien sa forêt. Il s’y sentait un peu chez lui.
En approchant de la clairière où il voulait se reposer, une douce musique le surprit. Il y avait des flûtes qui jouaient et d’autres instruments qu’il ne connaissait pas. Qu’était-ce que ce mystère ? On racontait tant de choses à la veillée, surtout les anciens.
Des histoires où se mêlaient le Diable, des sorcières, des sotrées (lutins des Vosges), des fées et même le Bon Dieu. Allez y démêler la vérité ! Pour lui, tout n’avait jamais été que légendes. Cette fois, pourtant, il en aurait à raconter lui aussi s’il parvenait à voir d’où venait cette étrange mélodie.
Il essaya donc de se faire discret, évitant les branches mortes, les brindilles craquantes qui auraient pu révéler sa présence. Il voulait comprendre et surprendre celui ou ceux qui étaient là-bas. Parvenu à un tournant du chemin, il vit alors, entre les arbres, danser en rond de petites lumières. Elles tournaient, gracieuses, au rythme de la musique. Se rapprochant encore un peu, il put mieux saisir les formes qu’il voyait : des fées ! Dotées d’ailes diaphanes, parées de campanules, habillées de fleurs de digitales et de feuilles tendres, elles étaient sauvages et belles à couper le souffle.
Combien de temps resta-t-il là, à contempler cet étonnant spectacle ? Il n’aurait su le dire.
L’une d’elles soudain trébucha. Il fit un pas en avant, comme pour la rattraper, l’empêcher de tomber. Ce faisant, il fit craquer quelques brindilles. Oh, presque rien ! Mais ce fut suffisant pour donner l’alerte. En un clin d’oeil, toutes s’étaient enfuies. Il s’avança alors et vit le rond tracé dans l’herbe par les pieds menus. Y regardant de plus près, il trouva un soulier léger d’écorce de bouleau qui était brisé. Il le mit dans sa poche et s’en retourna. Curieusement, le sommeil l’emporta bien vite. Il oublia les fées, et le soulier.
Le lendemain matin, réveillé par le chant des oiseaux et les rayons de soleil filtrant à travers ses volets, il prit un solide petit-déjeuner : un reste de soupe de la veille, un gros morceau de pain gris et un plein bol de café noir à peine sucré. Puis il se rendit à son atelier. Du travail l’attendait.
Ce n’est qu’en voulant allumer sa pipe qu’il retrouva, glissé au fond de sa poche, avec son briquet, un tout petit soulier. Il le fit rouler entre ses doigts, au creux de sa main, songeur. Il prit une bûchette et commença à la tailler pour en faire la plus petite paire de sabots jamais réalisée ; des sabots que même une poupée n’aurait pu porter, des sabots pour une fée. Il n’avait pas l’habitude de faire aussi petit. Le travail était long et délicat. Il y passa la journée, oubliant l’heure de se restaurer, oubliant d’allumer cette pipe dont il avait eu tant envie.
Le soir venu, les souliers étaient prêts. Il les plaça dans sa poche et reprit le chemin menant à la clairière enchantée. Il les déposa en plein milieu, sur une souche d’arbre bien dégagée, puis s’en retourna s’asseoir au même endroit que la veille.
L’attente fut longue. Il en fut toutefois récompensé quand il vit se rapprocher de fragiles lumières qui semblaient comme suspendues dans les airs. Les fées virent les sabots et s’en écartèrent – peut-être un peu méprisantes pour ces souliers rustiques dont elles n’avaient pas l’habitude. Arriva enfin celle à qui il en manquait un. Elle les prit et les chaussa, sautillant et faisant maintes arabesques, pour vérifier sans doute qu’ils lui allaient bien. Elle s’inclina légèrement dans la direction où se trouvait le sabotier. Vinrent alors la musique et la danse. Cette nuit, il avait l’impression qu’elle ne dansait que pour lui, pour le remercier, et son coeur s’emplit de joie.
La danse dura longtemps ; si longtemps qu’il finit par s’assoupir. Quand il s’éveilla au petit matin, il se demanda s’il n’avait pas tout rêvé. Cependant, les légers sabots dans lesquels il avait mis toute son âme avaient bel et bien disparu…

Véronique Vauclaire (Les Veillées des Chaumières – 2006)

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