Une porte dans la cheminée

(Conte)

Il y a bien longtemps de cela, au sortir d’un rude hiver qui avait épuisé toutes les réserves de nourriture, un nain alla se faire engager chez des hommes qui bâtissaient une maison. Il ne révéla pas sa condition. Il était petit certes, mais fort. Aucun ne soupçonna quoi que ce soit. En échange de son travail, il ne demandait pas d’argent mais des œufs, des fromages, des tartes, des gâteaux et des pommes fripées que l’on avait conservées sur de vieux journaux au grenier, des pots de miel aussi.
Le marché était équitable. Il s’acquittait de sa tâche sans jamais rechigner au labeur. Il se dit un jour que ce serait bien de garder un accès à la maison une fois qu’elle serait achevée. Qui sait ce que l’avenir lui réservait encore ! Cela pourrait se révéler utile…
Avec un peu de magie et beaucoup d’huile de coude, en grand secret, il pratiqua une porte invisible aux yeux de tous dans la paroi de la cheminée. Du toit, on pouvait ainsi accéder à la cuisine en descendant un long escalier dissimulé dans l’épaisseur du mur.
Une nuit, alors qu’il retournait dans la montagne, un loup l’aperçut, le suivit et l’attaqua, attiré tout autant par le petit homme que par le jambon qu’il portait. La faim portait le loup, lui donnait toutes les hardiesses. Le combat était inégal. Pourtant, le courage du nain ne faiblissait pas au combat. Il finit par assommer l’animal avec un gros caillou puis s’évanouit d’épuisement à côté du vaincu.
Un lutin passa par là, qui s’en retournait auprès des siens après une courte promenade. Quand il réalisa dans quelle situation était le nain, il courut chercher de l’aide. A eux tous, ils purent l’emporter loin des crocs du loup affamé.
Le nain ne possédait rien par lui-même. Cependant, il voulait offrir quelque chose au lutin qui l’avait secouru. Il lui confia donc son secret en lui recommandant de ne pas en parler.
Le lendemain, quand la lune se leva haute sur les haies, y faisant danser ses rayons, le lutin prit le chemin de l’habitation dont lui avait parlé le nain et grimpa sur le toit. Jusque là il n’y avait rien de bien difficile tant était dense la vigne vierge qui couvrait tout le mur. Parvenu à la cheminée, il appuya doucement sur le petit chevron qui se trouvait au centre d’une rosace en fer forgé.
Silencieusement, quatre briques pivotèrent sur elles-mêmes, lui libérant l’accès d’un étroit passage. Les marches poussiéreuses étaient un peu glissantes. Il fit très attention. Il partait à l’aventure. Il était un preux chevalier bravant tous les dangers. Son imagination allait bon train, sans doute pour endormir sa peur.
Il arriva en bas et colla son oreille à la paroi pour écouter. Il n’y avait pas de bruit dans la maison, il put sortir de la cheminée.
Il visita la cuisine jusque dans ses moindres recoins. Tout l’intriguait. Quand il ouvrit la porte du garde-manger, sans savoir ce qu’elle dissimulait, quel bonheur ! Il y avait-là des pâtisseries, des confitures, des fromages, des fruits, des œufs et tant de choses dont il n’avait jamais entendu parler. Il grignota un peu de tout, pour goûter, jouant les connaisseurs. Le temps passait.
Se faufilant par la porte entrouverte, il pénétra dans la salle commune. Les enfants s’amusaient à des jeux qu’il ne connaissait pas, la mère cousait, le père fumait sa pipe. Tous étaient paisibles et souriants. C’était le tableau d’un bonheur tranquille. C’est à ce moment-là sans doute qu’il commença à les envier.
Après qui une petite tape sur la joue, qui une caresse appuyée sur la tête, le père envoya les petits se coucher. On entendit une brève cavalcade dans l’escalier, accompagnée de rires étouffés. La mère partit les border, le lutin la suivit discrètement. Il la vit leur raconter une belle histoire d’une voix douce et apaisante, tout en répondant à leurs mille questions, puis remonter les couvertures épaisses jusque sous les mentons, les embrasser avec tendresse puis souffler la bougie avant de quitter la pièce presque sur la pointe des pieds.
Dans le coeur du petit lutin, la tempête faisait rage à présent. Pourquoi personne ne lui racontait jamais d’histoire ? Les autres devaient bien en connaître ! Pourquoi personne ne s’occupait jamais de lui ? Pourquoi est-ce que personne ne le câlinait jamais ? Pourquoi n’avait-il pas de maman lui aussi ?… Pourquoi n’était-i pas né enfant des hommes ?
Il quitta discrètement la maison et retourna dans la forêt, le coeur bien lourd. A trop rêver de ce qu’il avait vu cette nuit-là, il ne prêtait plus attention à aucun de ces petits bonheurs qui lui étaient donnés. Il était malheureux. Nul ne pouvait cependant rien pour lui car, jamais au grand jamais, un lutin ne s’était changé en humain.
Désespéré et ne sachant plus à qui s’adresser, il partit voir la sorcière. Elle connaissait effectivement un charme qui pourrait convenir mais que lui donnerait-il en échange ? Il déposa entre ses mains ridées, couvertes de verrues, son petit dé à coudre en or, sa timbale en cristal et sa flûte enchantée. Le marché fut conclu.
Le lendemain matin, quand il ouvrit les yeux, tout avait changé. Il se rendit au village où il n’avait hélas pas de famille. Chacun avait déjà suffisamment de bouches à nourrir sans s’encombrer d’un gamin qu’ils pensaient orphelin.
Seul le forgeron accepta de l’emmener chez lui. C’était un homme avare et coléreux qui vivait seul dans une sorte de maisonnette sale et décrépite. En contre-partie de son entretien, il attendait de lui un dur labeur qui le laissait chaque soir épuisé sur son galetas.
Au bout de quelques jours de ce régime, le petit s’en retourna voir la sorcière dans l’espoir qu’elle défasse ce qu’elle avait fait. Elle accepta sous condition… Pendant toute une année, il devait être son serviteur. Il n’eut d’autre choix que d’accepter le marché.
Les anciens disent que chaque leçon de la vie a un prix ; prix qui peut s’avérer parfois bien élevé. Que n’eut-il apprécié à sa juste valeur la vie de liberté et d’insouciance qui lui était donnée !

Véronique Vauclaire (2003)

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