Voyage d’une fée

(Conte)

Une terrible tempête avait entraîné Caroline loin de sa montagne, de l’air bleuté de ses forêts, du parfum sucré des fleurs de ses clairières, du rire en cascade de ses rivières. Bousculée, brinquebalée, blessée, meurtrie, Caroline avait vu ses ailes de petite fée sylvestre s’effilocher dans le transport. Une dernière bourrasque l’avait abandonnée sur un jonc des marais, pâle et tremblante.
Est-il bien nécessaire de dire ici à quel point elle put être déconcertée par ce nouvel environnement ? Ces vastes étendues lui paraissaient si vides – en apparence tout du moins…
Que de questions se pressaient dans son esprit, auxquelles elle n’entrevoyait pas même l’ombre d’un début de réponse. Y avait-il d’autres fées en ces lieux étranges ? Les petits peuples des elfes et des lutins pourraient-ils se manifester à elle ici ?
Dans le doute où elle se trouvait, Caroline choisit de partir à l’aventure. Et de laisser les aléas de la destinée guider ses ailes et ses pas. Les marais ne lui convenaient pas. L’océan tumultueux, imprévisible, déchaîné, l’effrayait comme il n’est pas permis.
Elle poursuivit donc sa quête, dormant le jour, dissimulée au coeur des fleurs d’églantier et des guimauves qui poussaient librement dans les haies, ne s’éveillant que lorsque la nuit était déjà tombée. Quelques gouttes de rosée déposées à l’aube sur les pétales veloutés suffisaient à la nourrir. Doucement, Caroline reprenait des forces.
Elle parvint à un parc qui lui parut immense. Les arbres et les fleurs y poussaient à foison, mêlant dans une symphonie sans cesse renouvelée leurs essences rares ou communes dans une débauche de parfums étonnants. Des ruisseaux découpaient les pelouses magnifiquement entretenues au gré d’une géométrie imprévue. Elle aurait pu, il est vrai, s’installer là mais même les fées ne sont pas faite pour vivre une éternité de solitude…
Espérant toujours, elle continuait de chercher ses semblables.
De jour en jour, le parc semblait rétrécir. Et au plus profond d’elle-même, elle sentait que le monde n’attendait plus qu’elle pour lui révéler mille secrets dont elle ignorait tout encore. Quelle force la poussait ainsi de l’avant ?
Elle prit son essor dans les rues de la ville comme on se jette à l’eau, très vite, pour ne pas laisser à la peur le temps d’empiéter sur son courage tout neuf.
Les vieilles pierres lui parurent belles. Elles avaient toutes une histoire à lui conter, celle d’une époque lointaine qui ne s’achevait qu’en pointillés puisqu’elles en ignoraient la finalité. Une rose l’accueillit au matin. Epuisée, elle s’endormit aussitôt.
La morsure d’un vent violent l’éveilla. Perdue, elle voyait les pétales arrachés de son refuge s’envoler un à un, tourbillonner au gré des éléments déchaînés. Le jour était devenu nuit. Aucun rayon ne filtrait à travers les nuages qui couraient dans les nues, lancés tels des destriers au galop. Allait-elle repartir comme elle était venue ? Que lui réservait-on ?
Rien de tout cela. Le vent tomba soudainement. L’air parut se figer. Caroline reprit sa route. Une fenêtre. Un pavé. Un balcon. Une grille ouvragée…
Et ce qui devait arriver arriva : elle termina sa course folle en entrant en collision avec un être humain. Il n’y eut pas grand mal pour lui. Elle était plus légère qu’un papillon. L’homme remarqua-t-il seulement la fée qui venait de lui tomber dessus ? Rien n’est moins sûr !
Pour Caroline, tout venait de changer. Une seconde, ce n’est rien… apparemment. Mais il lui avait suffi de croiser le regard de l’homme une seconde…
Habituellement, les fées et les humains ne cohabitent pas. Mais là… Caroline ne savait rien de l’amour qui peut lier deux êtres. Comment aurait-elle pu comprendre ce qui lui arrivait ?
Elle s’installa dans le jardin d’un hôtel particulier tout proche, et demeura là dans le simple espoir de le revoir un jour, ne sachant pas encore s’il lui faudrait se révéler à lui.
Caroline attend toujours dissimulée parmi les fleurs avec, au fond du coeur, cette question : cet homme pourrait-il aimer vraiment une toute petite fée ?

Véronique Vauclaire (Les Veillées des Chaumières – 2007)

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