A la folie

(Nouvelle)

La nuit tombe enfin sur la place du village. Une nuit douce et caressante. Une nuit d’été.
Au-delà des lampions placés ici et là, en haut, en bas, à tire-larigot, dans une débauche de formes et de couleurs, Marie dans sa robe fleurie. Marie, le regard rêveur qui anticipe la fête. Marie qui attend la musique et dont les pieds menus sont impatients de danse.
Elle a fait le tour de la halle en prenant tout son temps, s’emplissant des sourires, des odeurs de café et de bière, de la saveur sucrée des crêpes et des beignets autour desquels folâtrent quelques guêpes enivrées. Elle a longé la buvette. Bruits de la tireuse et des verres posés sur le comptoir en bois, de la monnaie qui tinte et qui claque. Elle est restée plantée devant l’estrade vide, le corps en attente, le coeur déjà en émoi.
Elle compte bien sur les hurluberlus pour ambiancer un peu.
Les musiciens s’installent sur l’estrade. Ils accordent leurs instruments, ne ménageant ni les larsens, ni les grincements, ni les crissements, avant de parvenir à l’harmonie. Marie fait la grimace, se couvre les oreilles.
La place se remplit. Ils viennent de partout aux alentours. Certains n’ont pas compté les kilomètres. Ils envahissent la halle, foule compacte qui n’ose se séparer. Le charivari est omniprésent. Il règne en maître souverain. Impossible de s’entendre, ni même de se comprendre. Place à la voix des gestes et des sourires.
Au clocher de l’église voisine, la cloche égrène les neuf coups tant attendus.
La musique commence et la danse s’élance. Les couples se forment dans un incroyable tohu-bohu. Les pas s’harmonisent aussitôt, disciplinés par le premier rock de la soirée. Marie s’envole dans les bras de son voisin.
De l’autre côté de la piste, il y a Jean. Son chapeau de paille. Ses sandales en cuir. Jean qui vend sur les marchés les produits bio de son jardin. Jean, comme échappé d’un lointain passé ou précurseur d’un futur non encore dévoilé. Jean qui passe aux yeux de tous pour un doux illuminé.
Salsa, valse, tango, madison… Il en faut pour tous les goûts. Il faut satisfaire tout le monde. Les danses s’enchaînent les unes aux autres, à la manière d’une farandole effrénée.
Les corps s’échauffent. Les coeurs battent plus fort. Les regards s’enfièvrent.
De l’un à l’autre, Marie se retrouve dans les bras de Jean. Prisonnière d’une douce étreinte qu’elle n’imaginait pas aussi solide.
Le temps suspend son vol.
Par-dessus la musique et la fête, Jean lui parle. Jean lui glisse mille bêtises qui la font rire. Les pieds s’emmêlent. Les pas se trompent et butent.
D’un regard complice, dans un accord muet, Marie et Jean quittent la fête.
De combien de zigzags entre les couples qui évoluent pour se glisser enfin sous la porte de pierre.
Lui qui parlait tout le temps s’est fait silence.
En dépit de toutes les fariboles qu’il lui a servies, ouf ! Jean n’est pas le timbré qu’il paraît. Et par-dessus le sourire charmeur, le regard s’est fait profond.
Ils arrivent au bord du Dropt.
Au loin, le fil blanc de l’aube s’étire déjà.
Epaule contre épaule, assis tous deux sur l’herbe tendre, dans une complicité évidente, ils regardent tomber dans l’eau les dernières étoiles.
Marie effeuille distraitement entre ses doigts la marguerite que Jean lui a cueillie.
Il m’aime…
Un peu…
Beaucoup…
A la folie…
La nuit vient d’éteindre son dernier luminaire.
Marie sourit.
Plus besoin de s’enlivrer à l’infini. La vie vient de la rattraper.

Véronique Vauclaire (2013)

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